Les raisins de la colère

Cette semaine, c’est à Portland et à Vancouver que la qualité de l’air est la plus mauvaise devant Shanghai, Kuching et Lahore, selon l’indice de qualité de l’air IQair. Cette année ne ressemble à aucune autre. Mais les feux non plus : ils dévorent des zones où, d’habitude, rien ne brûle. La sécheresse qui frappe l’Ouest est sans précédent. Les vents, particulièrement chauds et violents — un phénomène inédit en 30 ans en Oregon — alimentent la moindre étincelle. Et l’arrivée de la Niña, cet hiver, n’arrangera rien.

Aujourd’hui, tout le territoire est touché. Dans l’Ouest, les feux. Dans le Sud-Ouest, les vagues de chaleur. Dans le Sud-Est, les ouragans et les inondations. Dans le Nord, les précipitations et les crues. Pourtant, le président actuel est entré en fonction avec l’objectif affirmé d’annuler les réglementations environnementales mises en place par son prédécesseur. C’est dans la déréglementation que son gouvernement a été le plus redoutable, en se désengageant du Traité de Paris, en levant les contraintes mises en place sur les émissions de dioxyde de carbone, sur les normes de qualité de l’air et de l’eau, sur les restrictions imposées aux produits chimiques toxiques, en ciblant cent grandes réglementations environnementales.

Pendant ce temps, des hectares partent en fumée et les études prévoient une croissance continue du nombre d’incendies sur les années à venir ; la montée des océans contribue à l’érosion des côtes ; 170 barrages sont vulnérables aux précipitations accrues, comme celui qui a cédé à Edenville au Michigan en mai dernier. La crue des eaux gonfle le niveau des rivières, imbibe les sols, détruit les infrastructures côtières et accroît l’infiltration d’eau saline dans les nappes phréatiques. La disponibilité en eau douce est un problème de plus en plus flagrant, alors que les nappes de Memphis Sands et d’Ogallala sont surexploitées et pourraient s’atrophier d’ici la fin du siècle.

En raison de la récurrence annuelle des feux de forêt et de leur incapacité à assurer leurs habitations comme en Californie ou de la vulnérabilité des zones côtières comme à Staten Island à New York ou sur l’isle de Jean-Charles en Louisiane, de plus en plus d’Américains sont amenés à déménager. Les États fédérés ont donc mis en place des programmes de rachats de terrains et de maisons pour reloger des communautés entières, s’inscrivant dans une nouvelle terminologie, la « retraite gérée ». Le gouvernement fédéral va dans le même sens : la Federal Emergency Management Agency et le département du Housing and Urban Development ont instauré des programmes de relocalisation des victimes de désastres naturels, le coût du maintien des populations dans les zones touchées étant devenu trop élevé. Plusieurs États (le Texas, la Louisiane, la Floride, la Caroline du Nord et du Sud) ont d’ailleurs soumis des demandes de financement de relogement auprès du gouvernement fédéral. L’hypocrisie climatique de ces États rouges est flagrante, explique Christopher Flavelle, puisqu’ils veulent de ce financement pourvu qu’on ne mentionne pas les « changements climatiques ».

Or, selon une enquête menée par le Pew Research Center en juin, 63 % des Américains considèrent que les changements climatiques affectent leur communauté. Les trois quarts les décrivent comme un problème majeur, et ce, en dépit de la place que prend la pandémie. D’ailleurs, au cours des primaires démocrates en Iowa, État agricole particulièrement touché par les pluies diluviennes et crues du fleuve Mississippi et de la rivière Missouri, l’enjeu climatique figurait en tête des priorités des électeurs, juste après la santé. Mais le mouvement est également sensible du côté républicain, avec une nuance — le genre. En effet, parmi eux, les républicaines sont plus enclines à penser que le gouvernent n’en fait pas assez (47 %, contre 32 % des hommes républicains). La « femme au foyer de banlieue » définie en ces termes par Trump n’est en fin de compte peut-être pas son meilleur public. Elle est par contre au cœur de la stratégie de la campagne de Biden. Il était donc logique que ce dernier renverse le discours du candidat républicain sur la loi et l’ordre : en effet, lundi dernier, le candidat démocrate a fustigé le président, le qualifiant de pyromane climatique, insistant sur le fait que les Américains ne seront pas en sécurité si les banlieues brûlent, sont inondées ou soufflées par une super tempête.

Ce n’est pourtant pas la première fois que les États-Unis vivent un désastre environnemental engendré par l’activité humaine. Dans les années 1930, sous le double effet de la surexploitation des terres et de cinq années d’une sécheresse sans précédent, le climat avait changé aux confins du Texas, de l’Oklahoma et du Kansas. Balayée par les tempêtes de sable pendant plusieurs années, la zone du DustBowl était devenue inhospitalière, et 2,5 millions d’habitants avaient choisi de partir. Le Colorado leur avait alors fermé sa frontière, la Californie les avait exclus, leur migration fut si douloureuse qu’elle siège au cœur du roman de Steinbeck. Mais l’impact était géographiquement limité.

Il en va différemment aujourd’hui. Signe que cette année n’en est pas une ordinaire sur le plan climatique, la très sérieuse revue Scientific American a choisi pour la première fois de son existence de prendre parti. Pour le candidat de la lutte contre les changements climatiques.