L’errance au féminin de «Nomadland»

Je voudrais revenir sur Nomadland de Chloé Zhao, vu virtuellement au TIFF après son Lion d’or remporté à Venise. Attendu dans nos salles le 4 décembre si la COVID ne nous reconfine pas, le film crée l’événement et le fameux buzz qui propulse une œuvre vers les sommets. Aux Oscar et autres tribunes cinématographiques de l’année aux États-Unis, il est fort probable que la cinéaste sino-américaine s’y voit couronnée, comme l’actrice Frances McDormand. Cette dernière, immense interprète, avait déjà été oscarisée en 1997 pour son rôle de policière dans Fargo des frères Coen, puis en 2018 pour celui d’une mère revendicatrice dans Three Billboards Outside Ebbing, Missouri de Martin McDonagh. On lui prédit le triplé par la puissance de ce rôle.

Magnifiquement mis en scène à travers les éblouissants paysages de l’Ouest américain, Nomadland aborde l’errance de Fern, une veuve sexagénaire, que la crise économique de 2008 pousse en fourgonnette au gré du vent, qui y prend goût et refuse de brader sa liberté, fût-ce pour trouver l’amour.

Chloé Zhao est à 38 ans, après ses remarquables Songs my Brothers Taught Me et The Rider, l’étoile féminine qui brille au firmament. Vous entendrez beaucoup parler de son film d’humanité, adapté d’un essai de Jessica Bruder, tant le titre est en exergue parmi les favoris de l’année. Ce portrait de femme résiliente, sans apprêt, dure, âpre et pourtant solaire, à mille lieues des archétypes féminins maintes fois proposés, bouleverse. Elle est tout ce que la société interdit encore aux femmes : s’épanouir loin du nid, hors des codes de la séduction. Par là résolument moderne, donc radioactive.

Un critique parlait de ce personnage comme d’une déclassée, mais pas du tout, sauf au sens bourgeois du terme. Libre, seule, forte et nomade, fécondée au gré des rencontres avec d’autres passionnés de la route. « Je ne suis pas sans abri. Je suis juste sans maison », précise Fern. Un autre mode d’existence, une autre vision du monde s’offrent au spectateur à travers ce film.

Oubliez les conventions, les recettes de bonheur domestique proposées clé en main. Nomadland éclaire des chemins de traverse, joies et détresses comprises. Ces oiseaux migrateurs là, la plupart âgés et sans famille, en communautés formées et déformées, ne sont pas les perdants de l’Amérique. Ils ont rebondi ailleurs et autrement. Fidèle à son approche, Chloé Zhao ouvre les volets sur les marginaux d’un pays magnifique et sans pitié, en traquant leur sensible et poignante vérité.

Si authentique, cette femme qui roule. Qui d’autre aurait pu interpréter Fern avec autant de naturel que Frances McDormand ? Personne. Face à plusieurs non-acteurs, vrais nomades du camping caravane, elle semble vraiment des leurs. L’actrice (également coproductrice du film) et la cinéaste, sur la même longueur d’onde, étaient destinées à cette rencontre fulgurante.

Le battement des rails

Cette semaine, j’ai éprouvé les ivresses du vagabondage au féminin par la littérature aussi. Dans À train perdu de Jocelyne Saucier (romancière d’Il pleuvait des oiseaux, si bien adapté à l’écran), il m’a semblé retrouver la quête sans fin des personnages de Nomadland. Sous sa plume, une autre femme, Gladys, plus âgée que Fern, s’évade du logis à l’émoi du voisinage, sillonnant le nord du Québec et de l’Ontario en train. Défilent des kilomètres de forêts, de lacs, de rivières vers son destin. Laissant sa fille suicidaire et les secrets de sa propre condition médicale, Gladys vit ses allées et venues comme l’héroïne du film de Chloé Zhao, au contact d’autres nomades passionnés. « Le battement des rails dans la moelle de nos os. »

Sa trajectoire, avec escales à Chapleau, à Senneterre, à Clova ou ailleurs, se nourrit de la mythologie des trains. Certains ont servi jadis d’écoles ambulantes et leurs anciens élèves en maintiennent la mémoire vive. À bord : plusieurs « train buffs », ces grands collectionneurs d’itinéraires nordiques à rajouter à leur feuille de rail. Le chef de train règne en maître, en descente majestueuse du marchepied à la station. S’échappent à destination des Attikameks et des trappeurs, quand d’autres passagers poursuivent leur traversée sous le touk-a-touk du martèlement des roues. Une femme itinérante se charge d’accompagner Gladys au bout de son chemin, tandis qu’un apprenti écrivain voudrait saisir des vérités fuyantes et impalpables.

La narration d’À train perdu est plus diffuse que celle d’Il pleuvait des oiseaux, ici tout en traversée initiatique au fil des paysages et des êtres en transit. Mais ces personnages de femmes audacieuses en arrachement de harnais célèbrent de concert l’émoi du voyage sans boussole. Errance féconde et profils hors cadres dont de grandes créatrices m’ont fait partager l’infinie poésie.