La transcendance horizontale

L’homme sans Dieu, disait l’incroyant Camus, est seul. Comment survivre dans cette condition ? L’écrivain André Major, qui a délaissé l’écriture de fiction depuis des années pour se consacrer à la pratique du carnet, formule sa réponse dans Les pieds sur terre. Carnets 2004-2007 (Boréal, 2020, 264 pages). « Une fois qu’on a conclu à la vanité d’un salut quelconque en ce monde ou dans l’autre, écrit-il, il nous reste la possibilité de vivre à la hauteur de nos moyens, si faibles soient-ils, sans pour autant sombrer dans une triste résignation. »

Rejeton « d’une famille dont les références étaient strictement religieuses », Major ne s’est pas retrouvé dans cet univers et a rapidement perdu la foi. C’est dans la littérature qu’il a trouvé des repères. Elle est devenue pour lui « une conquête et un abri ». Ce nouveau monde ne lui a pas épargné les affres de la solitude, mais il lui a permis, souvent, de se « sentir accompagné et compris ». Incapable de prêter foi à une transcendance verticale, religieuse, qui lui apparaissait illusoire, Major a parié sur une transcendance horizontale à même de lui permettre de trouver des assises dans ce monde où tout finit par s’effacer.

Pour Major, la littérature n’est pas une religion, même si, d’une certaine façon, elle en tient lieu. Elle serait plutôt une sorte de viatique pour les vivants déboussolés. « Il peut arriver, écrit Major, que l’écriture et la lecture élargissent la vision qu’on a de la réalité humaine, mais qu’elles changent quoi que ce soit de manière significative, rien n’est moins sûr. »

La vérité littéraire, s’il y en a une, ne peut donc que s’opposer à tout dogmatisme. Elle ne révèle aucun message salvateur, sinon le fait « de la vertigineuse perplexité que nous éprouvons au sein d’un monde que nous savons aussi périssable que notre propre existence ».

Exercice de lucidité, donc, la littérature n’est pas pour autant une école de désespoir. Les carnets de Major en parlent même, sans cesse, comme le lieu où l’« âme mélancolique » peut surmonter son désarroi. « Écrire [et lire] ne fait peut-être pas comprendre ce qu’est l’homme et ce qu’est le monde, explique l’écrivain, mais permet de les rendre plus présents et plus précieux que la perception qu’on en a dans la vie courante. C’est grâce aux mots qu’on peut parfois entrevoir la permanence à travers la nébuleuse du provisoire ; et cela laisse une trace dans notre mémoire. »

Quand, comme Major, on n’attend plus rien du passé ou de l’avenir, quand la mort apparaît comme « une sorte de non-lieu » et qu’on « n’aspire qu’à devenir un simple vivant », les mots, ceux des grands écrivains surtout, nous viennent en aide parce qu’ils nous « ramènent au cœur du monde vivant », au cœur du réel dans lequel il suffit de « replonger pour retrouver le souffle du monde, même dans le calme désespoir qu’est notre asile ».

Major dit pratiquer l’art du carnet dans un « esprit vagabond », pour exprimer « le plus justement possible ce qui [lui] traverse l’esprit », pour se faire l’« interprète des voix qui ne cessent de [le] hanter — celles des morts davantage que celles des vivants », celles des écrivains surtout —, avec le souci de « témoigner d’une certaine vérité, si provisoire et fuyante qu’elle soit ». La « voix assourdie » qu’il fait entendre brille par sa discrétion, par sa clarté, par sa modération stylistique, par sa vérité, ce qui donne à ces carnets une apaisante tonalité fraternelle.

Le jeune Major, animateur de la revue Parti pris, militait avec ferveur pour le socialisme, pour la laïcité et pour l’indépendance du Québec. Le Major septuagénaire n’hésite pas, aujourd’hui, à revendiquer son « goût de la modération », même sur le plan idéologique. S’il demeure un souverainiste attaché à la laïcité et à la justice sociale, il se réclame aujourd’hui, par pudeur et par lucidité, d’un « amalgame de progressisme et de conservatisme, qui se tient à égale distance d’une droite néolibérale qui nous mène dans l’impasse et d’une gauche misant sur un progressisme aveugle ». Jaloux de « préserver sa liberté de pensée », il a choisi, note-t-il, de « faire cavalier seul, tout en gardant les pieds sur terre ».

Lors d’une de ses rêveries de promeneur solitaire en forêt, Major imagine « des peuplades disparues depuis des siècles » et se demande « quelle musique berçait leur âme, quels mots leur permettaient de croire au lendemain, quel dieu leur offrait l’asile au moment de leur agonie ». La réponse lui échappe, évidemment, mais une solidarité se crée. « J’ai du mal à voir en quoi, finalement, leur destin aurait été si différent du mien », note-t-il.

La transcendance horizontale qu’offre la littérature ne mène pas au ciel, certes, mais elle permet, parfois, de vivre et de penser mieux, ici-bas, en nous faisant partager d’autres vies que la nôtre.

5 commentaires
  • Ginette Couture - Abonnée 19 septembre 2020 07 h 38

    Écrire la littérature, penser la vie comme le cordon ombilical de la mémoire au présent.

    Monsieur Major a raison de voir dans la littérature une des activités humaines les plus « connectées » possible au réel. Nos mots, nos voix sont la trame sonore de nos pas en ce monde. Ceux qui lisent, ceux qui prennent le temps de penser ce monde du présent, ce monde où le temps nous habite complètement, avec l'énergie du vivant, ceux-là auront toujours le sentiment d'une forme d'éternité qui traverse les livres. Nous sommes le relais transversale des récits de vie, récits qui transportent les êtres au-delà la mort. Il y a plus que le réel, plus que la fiction travaillée pour s'en approcher: il y a la passion de franchir nos limites intellectuelles pour exister dans les mémoires. Gérald Tremblay, écrivain.

  • Yvon Montoya - Inscrit 20 septembre 2020 06 h 16

    Le philosophe Jan Patocka nous parlait de «  la solidarité des ébranlés » et je crois bien pour avoir rencontré cet homme admirable qu’en effet Andre Major y participe avec quelques uns a cette petite communauté combien ouverte aux possibles. Souvent la littérature dit mieux le réel que la réalité de la condition humaine. Justement un autre de ces compagnons pour lequel je reste un fidèle absolu, c’est Pascal Quignard dont son dernier opus parle de la littérature, de son rapport a elle. Dieu, laissons-le dans les livres de mythologie. Merci pour ce bel article.

  • Benoit Gaboury - Abonné 20 septembre 2020 09 h 59

    À chacun d’envisager son imaginaire

    Devant «la vertigineuse perplexité que nous éprouvons au sein d’un monde que nous savons aussi périssable que notre propre existence », la naïveté qu'il faut pour adhérer à ce qu'on appelle la foi n'est sans doute pas donnée à tous et, bien sûr, ce n'est pas ici une question de mérite. Pour ceux qui ne peuvent croire en Dieu, et ils seraient 500 millions sur terre, un vide habite leur esprit. Comment le combler, et cela est-il même possible lorsqu'on est ainsi laissé à soi-même? Car chacun doit trouver alors une voie personnelle, «à travers la nébuleuse du provisoire», où laisser libre cours à son idéalisme pour se construire une raison et «retrouver le souffle du monde».

    C'est un périple courageux que l'athéisme, qui se prive de tout ce que tant de siècles et de penseurs illustres ont construit pas à pas. Alors que se prêter à la religion, participer à la «Tradition», malgré ce qu'on sait de ses errances et de ses superstitions parfois - trop souvent mises en avant-plan, il faut dire - est plus facile, il me semble. Mais cette facilité a elle-aussi son charme, et ses beautés, dont la solidarité ici aussi n'est pas un des moindres. Quand aux rêves humains, ils ont beau jeu de s'y déployer sans limite.

  • Jacques de Guise - Abonné 20 septembre 2020 14 h 35

    L'universel est définitivement dans le sensible!

    Étant encore sous le coup de l’émotion, venant juste de vivre l’expérience littéraire de La Grande Librairie, qui a encore surpassé toutes mes attentes, dans le cadre de laquelle Barbara Cassin, Pascal Guignard et Emmanuel Carrère nous ont fait vivre ce qu’est pour eux la littérature, le langage, les vérités, etc., je ne peux que vous remercier M. Cornellier de prolonger le plaisir intense que me procure cette émission en nous entretenant de l’œuvre de M. Major, dont les thèmes que vous évoquez se rapprochent de ce que j’ai entendu ce matin.

    Votre dernier paragraphe qui se lit ainsi : « La transcendance horizontale qu’offre la littérature ne mène pas au ciel, certes, mais elle permet, parfois, de vivre et de penser mieux, ici-bas, en nous faisant partager d’autres vies que la nôtre » rejoint l’essentiel, car « en nous faisant partager d’autres vies que la nôtre », celles-ci nous ouvrent d’autres possibles, comme le disait si bien Barbara Cassin ce matin.

    Si une phrase lue peut changer notre vie, comme le disait Pascal Guignard, vos propos et ceux de M. Major enrichissent et changent ma journée et peut-être…. Merci.

  • Jacques de Guise - Abonné 20 septembre 2020 14 h 35

    L'universel est définitivement dans le sensible!

    Étant encore sous le coup de l’émotion, venant juste de vivre l’expérience littéraire de La Grande Librairie, qui a encore surpassé toutes mes attentes, dans le cadre de laquelle Barbara Cassin, Pascal Guignard et Emmanuel Carrère nous ont fait vivre ce qu’est pour eux la littérature, le langage, les vérités, etc., je ne peux que vous remercier M. Cornellier de prolonger le plaisir intense que me procure cette émission en nous entretenant de l’œuvre de M. Major, dont les thèmes que vous évoquez se rapprochent de ce que j’ai entendu ce matin.

    Votre dernier paragraphe qui se lit ainsi : « La transcendance horizontale qu’offre la littérature ne mène pas au ciel, certes, mais elle permet, parfois, de vivre et de penser mieux, ici-bas, en nous faisant partager d’autres vies que la nôtre » rejoint l’essentiel, car « en nous faisant partager d’autres vies que la nôtre », celles-ci nous ouvrent d’autres possibles, comme le disait si bien Barbara Cassin ce matin.

    Si une phrase lue peut changer notre vie, comme le disait Pascal Guignard, vos propos et ceux de M. Major enrichissent et changent ma journée et peut-être…. Merci.