Les mutants du TIFF

Le TIFF est un reflet du monde et de nos pandémies, avec ses films qui nous parviennent en ligne dans leur case horaire. Mais comment sentir battre le pouls d’un rendez-vous frénétique à partir de son salon ? La ville de Toronto, l’an dernier fourmillante et scintillante de vedettes apprêtées, semble aujourd’hui une abstraction, sa tour du CN évanouie. Certains écrans demeurent accessibles là-bas avant tout à une faune locale disséminée. Le festivalier moyen devant son ordinateur soupire, bien calé au logis, entre confort, nostalgie, plaisir à savourer les meilleurs films du cru et points d’interrogation posés sur l’avenir.

Car cette mouture atypique du TIFF révèle et masque le problème tout à la fois : le cinéma va mal, au grand écran surtout. Ce damné virus n’a fait qu’accentuer la tendance lourde à l’exode vers les grandes plateformes.

La formule provisoire hybride du festival risque fort de prendre racine. Après tout, le TIFF se démocratise en augmentant le nombre de spectateurs, accru en ligne. De quoi rendre pérennes des dématérialisations dans la foulée de cette année noire. Oui, mais l’esprit du lieu ? Oui, mais le coude à coude… Au royaume du numérique, une humanité s’est bel et bien évaporée. Nous voici devenus des mutants. Masqués, comme il se doit.

Frustration supplémentaire ! Les meilleurs films québécois de l’automne, lancés habituellement à Toronto bon an mal an, brillent cette fois par leur absence. L’ancien directeur Piers Handling les accueillait à bras ouverts. Même après son départ, en 2019, Antigone de Sophie Deraspe y avait triomphé. Il est vrai que le TIFF ne présente que 50 longs métrages cette année, mais certains choix sont discutables et rien ne justifie pareille mise à l’écart. Espérons que la disette québécoise ne soit pas le signe d’un désamour dans un horizon transformé…

Heurs et malheurs du cinéma indépendant

Consolons-nous en pensant que nos cinéastes n’auraient sans doute pas reçu pleine lumière. Car le septième art indépendant ne sort guère triomphant du virage numérique. Les films, d’origine autre qu’hollywoodienne, hormis quelques titres attendus, sont encore moins couverts que d’habitude par les grands médias. L’esprit de découverte des journalistes naît souvent de l’émulation. Entraîné ici et là dans la cohue d’un festival, chacun fait un crochet dans une salle où est présentée une œuvre étrangère parfois obscure, et c’est le coup de cœur. La fréquentation au salon rend plus paresseux. Ne surnagent que les grands titres qui pourraient bien remporter des Oscar, commentés jusqu’à plus soif.

En contrepoint, d’excellents films d’auteur, auréolés de lauriers à Venise tels Nomadland de Chloé Zhao, Nuevo Orden de Michel Franco ou Pieces of a Woman de Komei Mundruczo — prix d’interprétation à la formidable Vanessa Kirby en mère éprouvée — trouvent dans les festivals une tribune inespérée. Plusieurs grosses productions, bousculées par les confinements, se sont vues repoussées en 2021 sans que cela leur porte ombrage. Reste que les indépendants exclus des honneurs de la Mostra se cherchent désespérément un écho médiatique.

Pourtant, des œuvres, on nous en sert bel et bien, moins nombreuses, mais souvent consistantes. Elles parlent de notre époque de mutation avec regards posés sur la paternité vacillante, sur l’engagement, sur l’ouverture à l’autre, sur la résilience féminine. Quant au remarquable documentaire 76 Days du Chinois Hao Wu, en abordant les débuts de la COVID dans des hôpitaux de Wuhan, il sut nous renvoyer au visage les affres de nos quotidiens.

Et puis… Depuis le temps qu’on voulait voir davantage de femmes à la barre des films, plutôt que confinées à leurs rôles de belles actrices en robes du soir... Le TIFF affichait déjà l’an dernier la parité des genres chez les cinéastes. Avec seulement 50 longs métrages, ses programmateurs ont pu cette fois écrémer, sans chercher à remplir de trop lourds quotas comme avec les 300 propositions de 2019. Du coup, les voix féminines s’y révèlent dans l’ensemble mieux maîtrisées. Trop de films se bousculent en général dans ces festivals-là. Une des leçons à tirer de l’édition présente serait de miser sur la qualité plutôt que sur la quantité.

Les #OscarSoWhite criaient dès 2015 la nécessité d’ouvrir le septième art d’Hollywood à la diversité. Celle de la communauté noire en particulier. Déferlant dans les rues des États-Unis depuis la mort de George Floyd, elle aura cherché longtemps sa place aussi au grand écran. Au TIFF, plusieurs films, dont One Night in Miami de Regina King, surtout Concrete Cowboy de Ricky Staub ont nourri les réflexions sur leurs réalités en plus d’exposer des figures de lumière. Briller est une nécessité pour ceux qui furent condamnés à l’ombre. Le paysage de leur septième art devient plus bigarré. Oui, le cinéma va mal, mais il n’a pas encore fini de nous inspirer.