Le monde enchanté de Ron Fournier

Dans Concrete, un livre qu’elle publie ces jours-ci en anglais à Toronto, la romancière montréalaise Mary Soderstrom parle, sur le mode du reportage, de la place qu’occupent le béton et le ciment dans nos vies.

Tout est béton autour de nous, le remarquez-vous ? Depuis bien avant les Romains, le temps a été figé par ces produits liants à base de chaux.

À Port-Daniel, quand on a voulu créer des fourneaux pour une cimenterie, le taux de chômage était astronomique. En 2006, indique Soderstrom, il était de 23,1 %. Un tel chantier promettait de transformer cette réalité.

Depuis, on ne se trouve plus exactement là-bas sous les cieux bleus où Gabrielle Roy a écrit Bonheur d’occasion. Une partie de l’été, du côté de la cimenterie, une merde blanche est tombée du ciel, me racontent des amis qui vivent par là.

Dans un pont entre deux chansons, Richard Desjardins racontait qu’il arrivait, en Abitibi, que des « rushes d’acide » jaillissent des hauteurs des cheminées de Rouyn-Noranda. La peinture des autos s’en trouvait altérée. La compagnie avait conclu, poursuivait le poète-chanteur, une entente avec un carrossier local pour refaire, sans frais, les peintures touchées. Heureusement, tout cela ne causait pas de problème aux humains, observait-il en philosophe, étant entendu que les humains, eux, ne sont pas peints…

Encore heureux que cette cimenterie, construite à grands frais avec l’argent des Québécois, ne fonctionne pas à plein régime. Si tel était le cas, comme cela devrait l’être, elle émettrait chaque année l’équivalent des pots d’échappement combinés de 580 000 automobiles, soit près de 11 % de tous les véhicules en circulation sur les routes du Québec. Dans le monde, la production de ciment est responsable de 4 à 6 % des émissions de CO₂.

Soutenu à coups de millions, ce monstre du béton, engendré par des fonds publics, pourrait passer sous peu entre les mains d’un repreneur. Qu’arriverait-il alors ?

Le bilan est déjà loin d’être joyeux. Mais nous continuons de vivre dans des certitudes de béton, en croyant que nos vies, pétrifiées sous de pareils poids posés sur l’avenir, vont continuer de durer, sans que nous ayons à remettre quoi que ce soit en question sur notre façon de les appréhender, comme si nous nagions tous dans une sorte d’apesanteur joyeuse et contagieuse, c’est-à-dire à peu près dans l’état où l’on se trouve lorsqu’on est absorbé par une émission animée par Ron Fournier.

 
 

Seul dans la nuit, tout le long d’un trajet automobile, j’ai souvent été enchanté par les émissions déjantées de Ron Fournier. Désormais loin du micro, il va me manquer davantage, je le confesse, que toutes les Coupes Stanley sur lesquelles il aura fait baver des « amateurs de sport ».

Combien de soirées l’ai-je écouté, au milieu de nulle part, fasciné par sa capacité à enfiler des mots, à les tricoter dans des espaces réduits de la pensée pour créer, comme par magie, une atmosphère vibrante, où l’on se sentait libre à force d’y être maintenu prisonnier ?

Ron Fournier établissait avec son auditoire une certaine complicité de langage, comme dans un entre-soi qui serait propulsé sur le monde entier, par la magie des ondes, sans que personne s’en rende compte.

« Allô ! Allô ! Allô ! Réveillez-vous, Monsieur ! Lafleur, Robinson, Shutt, c’est fini, ce temps-là. Vous êtes où, Monsieur ? Allô ! »

Dans un vieux monologue où il parlait d’un « amateur de sport », Yvon Deschamps disait à peu près ceci : « Ce qui est fantastique avec lui est qu’on peut parler de tout : il connaît toujours les numéros des joueurs. » Cela aurait pu admirablement s’appliquer à Ron Fournier, lui-même tant de fois caricaturé, mais dont la réalité dépassait toujours la fiction.

Il s’emballait pour des considérations hypothétiques, jonglant avec les faits divers du hockey, secouant volontiers ses auditeurs, les écoutant beaucoup ou ne les écoutant tout simplement pas, sans que personne en fasse de cas.

« Vous verriez qui, vous, comme capitaine ? » « Votre troisième trio idéal, ce serait quoi ? » « Faut-il échanger Untel ? » Et la question comptait toujours moins que l’animation. Il parlait à l’infini, Ron Fournier, véritable moulin à paroles, capable de digressions infinies tenues néanmoins pour de l’actualité.

Sur les ondes de sa station, on lui accordait un statut de sainteté. On le présentait comme un prophète. Il avait le statut d’un oracle capable de maintenir la foi, même devant des lambeaux de sainte flanelle.

Ce grand prêtre des ondes donnait du pouvoir symbolique à des gens en les investissant à fond dans cette part d’actualité, le hockey, qui avait au fond le moins de conséquences sur leur vie.

À s’enchanter des propos de Ron Fournier, on en venait presque à oublier qu’il constituait aussi un modèle éprouvé par le commerce, ce que rappelaient pourtant, en écho de ses propos, des publicités soutenues par sa propre voix, au fil de son émission. L’animateur se prêtait volontiers à la promotion de luxueuses voitures anglaises, de poulet BBQ, de pizza en carton ou encore d’assurances tous risques pour baby-boomers en quête d’une retraite en béton. Il vendait par ailleurs ses services de conférenciers, au nom d’une logique de la performance dans les sports transposée, sans se poser de question, au monde des affaires. Solide comme du béton, ce génie de l’animation s’apparentait aussi à cet égard, telle une cimenterie, à une autre de ces fabriques où nos vies partent en fumée.

 
 

Une version précédente de cette chronique, qui faisait erronément allusion aux « rushes d’acide » jaillissant des cheminées de Val-d’Or, a été corrigée.


 
11 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 14 septembre 2020 04 h 03

    La pesanteur s'en vient

    L'ouest des États-Unis sentent le poids des feux en ce moment. Plus de 10% de la population d'un état (Oregon) en évacuation, ça commence à peser. La fumée est dense en Colombie-Britannique.

  • Françoise Labelle - Abonnée 14 septembre 2020 07 h 48

    En béton mais sur du sable

    La politique est devenue du marketing, du spectacle. Le vendeur de voitures usagées ou le promoteur immobilier qui ment comme il respire est un archétype de nos futurs dirigeants. On se prend à souhaiter qu'il arrête de respirer.
    Votre article repose heureusement, comme d'habitude, sur une métaphore. Ron Fournier n'évoque pour moi que des maisons produisant du rhum (Ron Perla, Ron Barcelo, etc.).

    • Pierre Samuel - Abonné 14 septembre 2020 08 h 20

      @ Mme Labelle,

      Vous avez raté le meilleur parce qu'il était pas pire, pas pire, pas pire...

      Salutations cordiales !

  • Roch-André LeBlanc - Abonné 14 septembre 2020 08 h 05

    D’une cimenterie à un animateur de radio

    Je dois dire, Monsieur Nadeau, que vos enchaînements de pensée m'émerveillent tout autant. Réussir à établir un lien entre une cimenterie polluante aux émissions délétères à un animateur de radio volublle aux émissions déjantées, le tout passant par Richard Desjardins tient pour moi d'un haut voltige digne des performances du Cirque du Soleil à l'époque où la rectitude politique à peine naissante permettait encore des oh ! et des ah ! de bonheur.

  • Claude Therrien - Abonné 14 septembre 2020 08 h 17

    La physique des mots

    Quel éloge à Ron Fournier j'en ai été presque cimenté à mon écran! Du grand Nadeau: Combien de soirées l’ai-je écouté, au milieu de nulle part, fasciné par sa capacité à enfiler des mots, à les tricoter dans des espaces réduits de la pensée pour créer, comme par magie, une atmosphère vibrante, où l’on se sentait libre à force d’y être maintenu prisonnier ?
    Et moi qui ne connait absolument rien au hockey, avec ces mots, je m'ennuie presque du bonhomme.

  • Louis Lapointe - Abonné 14 septembre 2020 08 h 37

    Les émanations des cheminées de la fonderie Horne à Rouyn-Noranda, un étouffant foulard flottant...

    La fonderie Horne est à Rouyn-Noranda.

    Dans le film "Noranda" des frères Corvec auquel a participé Richard Desjardins, on voit un résidant de la 8e rue à Noranda, Lirette, habitant à quelques centaines mètres de la fonderie, pour ne pas dire sous les cheminées, exhibant les trous sur son char, une rutilante mustang orangée, causés les émissions "liquides" d'anhydride sulfureux (SO2), auquel s'ajoutaient des quantités astronomiques de plomb, de cadmium et d'arsenic que répandait le panache de fumée des deux cheminées, un étouffant foulard flottant au-dessus des deux villes, avant de se fondre à l'horizon, à perte de vue.

    Les émissions ont été réduites de 95% au milieu des années 1980 grâce à la construction d'une usine d'acide sulfurique dans le même quartier, cadeau du gouvernement de René Lévesque.

    • Pascal Barrette - Abonné 14 septembre 2020 15 h 51

      Étouffant foulard

      Je peux témoigner, Monsieur Lapointe, de cet «étouffant foulard flottant au-dessus des deux villes de Rouyn et Noranda, avant de se fondre à l'horizon, à perte de vue». Étudiant de 1960 à 1963 au Petit séminaire St-Michel de Rouyn, rue Mgr Rhéaume, à environ deux km des cheminées, nous respirions souvent à pleins poumons ce cocktail toxique. J’en garde encore le souvenir de l’odeur et du «goût». Les pressions des citoyens au long des ans ont fini par obliger la mine à une gestion plus écologique de leurs rejets, dont les scories appelées alors la slag qui jaunissaient ou brunissaient tous les plans d’eau environnants. L’arrivée de jeunes ingénieurs éco-conscients à sa direction a également contribué à nettoyer et mieux protéger l’environnement, avec notamment, comme vous le mentionnez, la construction d'une usine d'acide sulfurique.

    • Louis Lapointe - Abonné 14 septembre 2020 15 h 53

      En fait, le film "Noranda" a été réalisé en 1984 par Daniel Corvec et Robert Monderie avec la participation de Richard Desjardins à la recherche.