La pandémie et l’effet de richesse

La pandémie a créé un faux sentiment de richesse. Si, dans l’ensemble, les ménages s’en sortent relativement bien pour l’instant, le Canada dans sa globalité est plus endetté que jamais.

Selon les données publiées par Statistique Canada vendredi, la valeur nette du secteur des ménages (la valeur de l’actif moins le passif), a augmenté de 5 % au deuxième trimestre, « soit une remontée record après le recul sans précédent enregistré au premier trimestre ».

Par habitant, cette valeur dépassait ainsi légèrement les 313 000 $. L’actif financier a crû de 7,1 %, bénéficiant essentiellement d’une réévaluation à la hausse des portefeuilles, qui compte pour 85 % de la progression contre 15 % pour les acquisitions de nouveaux actifs financiers.

« Les actions et les fonds d’investissement ont été les principaux éléments à l’origine de l’augmentation […] recouvrant ainsi une partie importante des pertes subies lors du premier trimestre », écrit Statistique Canada. L’agence relève notamment que l’indice baromètre de la Bourse de Toronto a progressé de 16 % au deuxième trimestre après avoir chuté de 21,6 % au premier.

L’actif non financier a, pour sa part, capitalisé sur une progression de 1,4 % de la valeur marchande totale de l’immobilier résidentiel malgré un volume des ventes évoluant en dents de scie.

Soutien gouvernemental

Plus en détail, le profil financier des ménages au deuxième trimestre a été largement influencé par les mesures gouvernementales de soutien afin de contrer les effets de la pandémie, qui ne se sont véritablement activées qu’en mars.

« Malgré des fermetures généralisées qui ont entraîné une diminution de la rémunération des ménages, les paiements de transfert gouvernementaux et la réduction des dépenses ont porté les économies des ménages à un niveau sans précédent. Cela leur a permis de renflouer leurs comptes de dépôt tout en réduisant leur dette », résume Statistique Canada.

Il en a résulté une augmentation de 10,8 % du revenu disponible des ménages. Si on y greffe une baisse de 13,7 % des dépenses des ménages, le taux d’épargne s’est établi à 28,2 %, contre 7,6 % au trimestre précédent et 3,6 % au quatrième trimestre de 2019.

Côté dette, l’emprunt total a diminué au deuxième trimestre sous le coup d’une baisse des emprunts non hypothécaires et du crédit à la consommation, les ménages réduisant leur principal bien plus rapidement qu’ils ajoutaient de nouvelles dettes.

Pour sa part, la demande de prêts hypothécaires a progressé de 1,5 %, plusieurs fournisseurs offrant des options de paiement différé. La faiblesse des taux hypothécaires a également joué.

Programmes gouvernementaux, reports des paiements… Le ratio du service de la dette des ménages, qui correspond au total des paiements obligatoires du capital et des intérêts en proportion du revenu disponible, s’est rétréci pour passer de 14,5 % à 12,4 %.

« Il s’agit de la baisse la plus importante jamais enregistrée », relève Statistique Canada. Et le fameux ratio dette/revenu disponible est passé de 175,4 % à 158,2 % entre les premier et deuxième trimestres.

Il s’agit bien sûr de données agrégées, qui masquent ainsi les différences d’un niveau de revenu à un autre selon l’expérience vécue. Difficile, donc, de mieux mesurer le stress financier.

« Comme la majorité des industries ont enregistré une diminution de leur rémunération, l’admissibilité à divers programmes gouvernementaux liés à la COVID-19 a peut-être marqué un tournant dans la répartition habituelle du soutien public », a soulevé Statistique Canada.

Le gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem, prévenait jeudi des effets d’un retour à la normale plus lent auquel sont confrontés les femmes, les jeunes et les travailleurs à faible salaire. Le rebond de l’emploi observé depuis le creux de la pandémie n’est pas aussi ressenti chez les femmes, les jeunes, les Autochtones et les travailleurs de diverses communautés, a-t-il été rappelé.

Aussi, le taux de délinquance sur les prêts et l’insolvabilité devraient croître à la fin de 2020 et en 2021 au rythme du retrait des mesures de soutien, l’état du marché du travail et des finances des consommateurs ne pouvant persister dans leur divergence, a écrit Ksenia Bushmeneva, économiste à la TD.

Et, globalement, « la valeur nette nationale ne s’est toutefois que légèrement accrue au deuxième trimestre dans l’ensemble du Canada, soit de 13,7 milliards. Le gain de la valeurnette obtenu auprès des ménages(+567 milliards) a presque entièrement été contrebalancé par des réductions de la valeur nette des sociétés (−437 milliards) et des administrations publiques (−120 milliards) », a fait ressortir Benoit P. Durocher, économiste principal à Mouvement Desjardins. « Force est de constater que le Canada sortira de la crise globalement plus endetté qu’avant. »

À titre d’illustration, la valeur nette nationale par habitant se situait à 331 531 $ au deuxième trimestre, contre 332 776 $ au premier et 336 910 $ au quatrième de 2019.