Parlons-en!

Vous en conviendrez certainement : l’actualité est en ce moment particulièrement riche en sujets pouvant semer la discorde.

En voici quelques-uns.

Le sexe et le genre ; le statut des personnes trans et ce qui s’ensuit ; la laïcité ; le déboulonnage de statues ; le racisme et la pertinence de l’idée de racisme systémique pour le penser et agir contre lui ; la question de savoir si, le moment venu, il faudra ou non se faire vacciner contre le coronavirus ; le film sur la famille Rose et les événements d’octobre 1970.

Certains de ces sujets sont susceptibles d’être abordés en classe, soit parce qu’ils sont, d’une manière ou d’une autre, liés à des notions au programme (dans le cours de biologie, d’histoire, de sociologie, de philosophie, d’éthique et de culture religieuse, par exemple), soit parce que les circonstances les suggéreront.

Mais devraient-ils l’être ? Et si oui, comment ?

La philosophie de l’éducation apporte sur ces questions de précieux éclairages.

Elle rappelle d’abord qu’elles exigent de nous de faire preuve de ce discernement appelé prudence, qui est cette vertu intellectuelle qui permet de sagement décider de ce qu’il convient de faire en pratique, ayant aperçu ce qui fait la complexité d’une situation.

Il en faudra, de la prudence, pour choisir de ce qu’on admettra dans la classe.

Mise en garde d’Hannah Arendt

C’est que tout ce qui demande à y entrer n’y a pas pour cette seule raison sa place.

Arendt a à ce sujet rappelé les dangers de faire pénétrer le monde des adultes et ses problèmes dans l’école et de faire perdre à celle-ci son rôle de préparation à la vie adulte en imposant aux enfants de les affronter sans qu’ils possèdent les ressources intellectuelles et émotionnelles que cela demande : on risque alors, selon elle, de les priver de leur capacité à demain innover. « Nous devons, insiste-t-elle, fermement séparer le domaine de l’éducation des autres domaines, et surtout celui de la vie politique et publique. »

Il y a cependant une grande différence entre des enfants de six ans et de jeunes adultes. Il s’ensuit la nécessité de soigneusement considérer, avec prudence justement, la maturité des personnes à qui on s’adressera et la nature des propos qu’il est légitime de leur tenir afin de décider d’aborder avec eux, ou non, tel ou tel sujet polémique.

Mise en garde de R. F. Dearden

Autre chose importante : tout ce qui, se disant controversé, demande à entrer dans la salle de classe, lieu de savoir, n’y a pas non plus pour cette seule raison sa place.

C’est que des sujets peuvent très bien être débattus ici et là sans qu’il y ait vraiment controverse. L’idée est que pour qu’il y ait controverse, il faut, comme le dit R. F. Dearden, que « des positions contraires puissent être adoptées sans que celles-ci soient contraires à la raison ». On trouvera ainsi mille sujets dont il est ici ou là débattu mais qui ne sont aucunement sujets de controverse parmi les gens qui les connaissent.

Considérez le cas de cet enseignant qui ne laisse pas entrer en classe de physique la controverse alléguée sur l’alunissage d’Apollo 11 — sinon pour montrer qu’il n’y a pas controverse et pour démonter les erreurs qui conduisent à tenir l’alunissage pour un faux fabriqué en studio.

Vous avez été prudent et sage et vous avez un vrai sujet controversé à aborder en classe.

Comment faire ? La solution sera évidemment de permettre qu’on en discute.

Vous aurez en tête pour ce faire deux choses cruciales qu’enseigne la philosophie de l’éducation.

Le péril endoctrinaire

Vous voudrez ne surtout pas imposer votre position à vos élèves. Pour vous aider à y arriver, vous aurez une idée claire de ce que signifie l’endoctrinement — qui est l’exact envers de l’éducation.

Là où, en éduquant, on aspirer à libérer l’esprit, en endoctrinant, on le ferme. Qu’est-ce donc alors, plus précisément, que l’endoctrinement ? Les philosophes de l’éducation suggèrent que c’est le fait d’avoir l’intention de fermer l’esprit sur une doctrine en utilisant pour ce faire des moyens autres que ce que la raison autorise. Cela peut prendre de nombreuses et parfois subtiles formes.

Ce concept, bien compris, devrait se trouver dans la boîte à outils de tout enseignant. Il sera tout particulièrement précieux pour animer une discussion sur un sujet controversé.

Éthique de la discussion

On discutera donc, on débattra, et on apprendra ce faisant à déployer les vertus intellectuelles que cela demande :écoute, respect, sérieux, disposition à réévaluer sa position, et ainsi de suite.

Mais nous sommes ici en classe, à l’école : pas dans une assemblée partisane, un café, un salon, et la raison y a ses exigences qu’il faut absolument respecter.

Il faudra donc s’assurer que les faits pertinents qui ne sont pas sujets à controverse soient connus des débatteurs. S’agit-il de sexe et de genre, chacun d’eux saura ce que sont gamète, œuf, spermatozoïde, chromosomes et ainsi de suite.

L’enseignant, savant et qui connaît fort bien tout cela en raison de sa solide formation disciplinaire, aura fait preuve, ici encore, de prudence, en décidant de ce qui devra être connu des débatteurs comme solidement établi et en établissant ce qui est plutôt sujet à controverse et à débat. Il pourra sans mal expliquer pourquoi il en est ainsi.

Tout cela ayant été solidement mis en place, on discutera, comme cela peut et doit se faire en classe, de sexe, de genre, de racisme systémique et de bien d’autres sujets.

Bonnes discussions ! Mais en ligne ?


 
17 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 12 septembre 2020 09 h 22

    Parlons en, en effet!

    L’Alliance des professeurs de Montréal n’a pas voulu recevoir, dans un colloque, une prof d'université en faveur du projet de loi sur la laïcité.
    https://www.ledevoir.com/societe/education/546358/censure-d-enseignants-au-sujet-de-la-laicite#:~:text=L'assembl%C3%A9e%20des%20d%C3%A9l%C3%A9gu%C3%A9s%20du,avec%20la%20journaliste%20Pascale%20Navarro.

    « L’automne dernier, une prof de cinéma à Concordia projette en classe un film sur Pierre Vallières.Pour des jeunes d’aujourd’hui, Vallières est un inconnu.Catherine Russell explique donc que Vallières fut un Québécois ayant milité pour le socialisme et l’indépendance.
    Elle ajoute qu’il a publié, en 1968, un ouvrage intitulé Nègres blancs d’Amérique.

    Neuf mois plus tard, au début d’août 2020, des étudiants lancent une pétition contre elle. On veut lui retirer son cours.
    Son « crime » ne fut pas de montrer le film, ou de parler de Vallières, ou d’appuyer ses idées. Son « crime », c’est qu’elle a prononcé le mot « nègre ». https://www.journaldemontreal.com/2020/08/27/concordia-ou-la-lachete-deguisee-en-vertu

    • Loyola Leroux - Abonné 13 septembre 2020 16 h 04

      Monsieur Grandchamp, n'oublions pas que les syndicats actuels ont été fondés par l'église catholique et que leurs dirigeants sont toujours influencés par l'édéologie religieuse, qui a changé de nom tout simplement.

  • Bernard Dupuis - Abonné 12 septembre 2020 10 h 23

    Que veut dire le mot "conversation"?

    Depuis l’arrivée massive des réseaux sociaux et leur utilisation maladives par tous ceux qui exercent un certain pouvoir, les mots débats et discussions semblent avoir disparu du vocabulaire. On parle maintenant non plus de discussions, mais de « conversations ».
    Justin Trudeau n’utilise plus le mot discussions, mais que le mot « conversation » pour désigner les rapports qu’il aurait avec ses interlocuteurs : conversations avec ses collègues, ses homonymes provinciaux, le président des États-Unis, etc.

    Les animateurs et animatrices de la radio d’état semblent avoir banni les mots débats et discussions. Dans telle et telle émission, nous aurons des « conversations » même si en réalité il ne s’agit pas de simples conversations, mais de véritables débats. Par exemple, « le racisme systémique est-il la négation de la responsabilité humaine »? Cette question fera l’objet d’une bonne "conversation" à l’émission de Stéphane Bureau ou de Pénélope McWade.

    Il n’y aurait plus de débats, mais uniquement des « conversations » même s’il s’agit en réalité de véritables débats. On voit là le triomphe du nihilisme, le désir d’éviter les désaccords, le désir de rejeter la contestation des idées dominantes. Des enseignants de cégeps m’ont enjoint de transformer mes discussions en « conversations » pour éviter la « chicane ». Tout le monde n’a-t-il pas droit à son opinion, me disaient une professeur de philosophie et un professeur de français. Alors, pourquoi discuter?

    Bernard Dupuis, 12/09/2020

    • Pierre Grandchamp - Abonné 12 septembre 2020 14 h 02

      @ M. Dupuis

      Notre pays voisin est dirigé par un narcissique autocrate faisant quotidiennement de la politique spectacle. Récemment l'addition de ses mensonges dépassait les 20 000. Ses positions, fréquemment, invitent la population à mettre en doute ce qu’affirment les scientifiques. Pauvre Dr Fauci!

      Oui, nous vivons une période troublée et les médias sociaux sont souvent loin d’aider « à la discussion », à l’ère du *complotisme*.
      M. Baillargeon nous a proposé une chronique « sublime », la semaine dernière : « Contrepoisons scolaire »! Dans laquelle, justement, il y est question des réseaux sociaux et de l'Internet.

  • Cyril Dionne - Abonné 12 septembre 2020 10 h 38

    Hannah Arendt et R. F. Dearden ne pourraient rien y faire

    Est-ce que nous avons besoin d’une philosophie de l’éducation pour nous éclairer à travers ce labyrinthe philosophique? Est-ce que le gros bon sens accumulé après 8 000 et plus levés du soleil peut nous aider à traverser ce dédale pédagogique? Il y a toujours une fine ligne de démarcation à l’école entre l’enseignement des connaissances et l’endoctrinement.

    Je me rappelle d’un incident comme enseignant lorsque j’évoluais dans les écoles françaises en Ontario. Durant un cours, un élève de 5e année est venu me voir pour me montrer une photo d’un livre de lecture qui illustrait un Sikh roulant en motocyclette sur la route en Colombie-Britannique sans casque protecteur. Celui-ci m’a demandé pourquoi il ne portait aucune protection sur la tête et je lui ai répondu que c’était à cause de ses croyances religieuses. J’ai aussi ajouté qu’il faut une protection en tout temps et que ses croyances personnelles devraient être mises de côté afin de porter un casque protecteur. Il faut aussi mentionner que c’est la loi en Ontario. Cela n’a pas pris de temps avant que je reçoive des échos de la part de la direction qui carburait au multiculturalisme.

    Un autre incident, c’était le temps de l’Halloween et nous sommes toujours dans une école publique. Les élèves dessinaient des sorcières, des monstres et ainsi de suite et une était très douée dans la classe. J’ai pris son dessin pour le montrer à tout le monde. C’était une représentation d’une sorcière qui trahissait un talent indéniable. Au même moment, j’ai remarqué que certains élèves regardaient le dessin d’un air curieux et choqué (ils dessinaient une scène d'automne). Ils étaient de religion pentecôtiste et le conseil scolaire était investi de ces gens partout. À ma grande surprise encore une fois, j’ai reçu des commentaires au sujet de cet incident dans la salle de classe pour me dire qu’il ne fallait pas faire cela de la part du directeur qui avait eu son emploi à cause de ceux-ci.

    « Only in Ontario ». Misère.

  • Marc Therrien - Abonné 12 septembre 2020 10 h 58

    Et savoir taire ce dont on ne peut parler


    J’imagine que s’il agissait de discuter de la loi sur la laïcité de l’État qui a conduit à l’interdiction du port de signes religieux par les enseignants et surtout, les enseignantes de foi musulmane, on serait légitimé d’accepter un endoctrinement qui a pour but de combattre un autre endoctrinement qui n’est pas désiré. Mais j’imagine que l’obligation de neutralité interdit qu’on en parle en classe et que « l’éducation » sur ce sujet ne se fera qu’à la maison.

    Marc Therrien

    • Pierre Grandchamp - Abonné 12 septembre 2020 13 h 31

      M. Therrien,

      Qui dit *colloque* dit échanges de points de vue? Sinon, c'est un un *soliloque"? Je dis cela en référence au *colloque* de l'Alliance des profs de Montréal, dont je fais référence ci-haut.

      Mais, d'accord, que le "parlez-en", dans des classes aux niveaux primaire et secondaire, n'est pas évident dans notre société 2020 vivant une crise de la tradition et de l'autorité. Si, il y a 30 ans, l'enfant était éduqué par "un village"( expression africaine), ce n'est plus le cas en 2020.

  • Christian Roy - Abonné 12 septembre 2020 13 h 48

    Excellente chronique

    Les principes avancées dans cette chronique de M. Baillargeon sont essentiels à l'éducation de notre jeunesse. Ils doivent être au coeur de la formation des maîtres de toutes les disciplines et des projets éducatifs de nos écoles québécoises. Plus que jamais, peut-être ?

    À mon point de vue, ils s'appliquaient avec toutes ses nuances au cours (contesté) d'Éthique et culture religieuse. C'est ben pour dire...

    Ce que le mot "religieuse' peut causer comme crise d'urticaire ! Faudra bien un jour en revenir.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 13 septembre 2020 10 h 49

      Le paradoxe, c'est qu'il est tout à fait légitime de soumettre le programme d'ÉCR et son application à un examen critique dont il ne pourra sortir qu'enrichi de toutes le sages mises en garde qui sont ici évoquées mais que ceux qui le veulent faire disparaître avec le plus d'acharnement n'en savent pas grand chose, sont animés par des lubies doctrinaires dont ils se réjouissent d'apprendre que des profs les diffusent en classe (notamment le scientisme primaire) et sont d'une remarquable malveillance à l'endroit de ceux qui se portent de bonne foi à la défense de ce programme en ayant l'imprudence d'admettre que tout n'y est pas parfait.

    • Loyola Leroux - Abonné 13 septembre 2020 16 h 02

      Monsieur Desjardins, le cours ECR ne véhicule-t-il pas tout simplement l'idéologie dominante du multiculturalisme, comme l'a démontré Mathieu Bock-Coté dans ses livres ?