Crise et surenchère

On a l’impression d’avoir entendu cette histoire cent fois. Mardi, dans ces pages, un couple de jeunes trentenaires bien sapés pose tout sourire devant son tout nouveau triplex dans Villeray, acheté à la hâte en pleine pandémie. À l’ère du confinement et du télétravail, leur appartement du Plateau Mont-Royal ne répondait plus à leurs besoins. Le couple s’est donc mis à la recherche d’un endroit où il ferait bon vivre, profitant d’un marché où les gens sont prêts à vendre rapidement au plus offrant. Car le marché immobilier, constate-t-on, n’a pas dérougi durant la pandémie. La spéculation, la surenchère semblent au contraire s’être intensifiées.

Le couple soulignait néanmoins que ça n’avait pas été trop difficile, beaucoup moins que ce qu’on entend dans les histoires dont on parle souvent. On est loin d’un marché « en feu » où il est « impossible d’acheter », expliquait le jeune homme ; mais non, puisqu’il suffit de faire de la surenchère. C’est ainsi que, rubis sur l’ongle, il a gonflé son offre de 40 000 $ pour être certain de remporter la mise. « Mais je me considère chanceux, je m’attendais à ce qu’on soit obligé de mettre davantage », conclut-il.

Chanceux, privilégié, ça oui, sans l’ombre d’un doute — au point de se demander, d’ailleurs, s’il mesure la portée de la « chance » dont il est ici question, laquelle se mesure à l’aune du fossé qui s’est creusé ces dernières années entre les ménages qui peuvent encore aspirer à la propriété et ceux qui peinent à signer un bail. Après tout, deux mois après le 1er juillet, rapportait le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), un nombre record de 107 ménages locataires sont encore sans logis à Montréal ; c’est six fois plus que l’année dernière. Et il faut voir dans quelles conditions certains ont été forcés de se reloger. Oui, les derniers mois ont été particulièrement violents pour ceux et celles qui se sont retrouvés sans toit en pleine pandémie.

Enfin, il ne s’agit pas de jeter la pierre, les acheteurs ici pris en exemple incarnent le modèle même des petits propriétaires honnêtes ; le cas de figure idéal pour donner un visage humain à la folie spéculative qui s’est emparée du marché immobilier, et dont la crise du logement est une conséquence directe.

Reste qu’on ne peut pas tout à fait blâmer ceux qui accèdent à la propriété pour assurer leurs arrières. Les familles, les jeunes couples, par exemple, bien qu’ils ne partagent pas les motivations des entreprises immobilières, participent à la surenchère parce que l’achat d’une propriété se conçoit comme un investissement sûr (c’est devenu l’évidence même). « Pour des ménages qui n’ont plus accès à des fonds de retraite, par exemple, c’est présenté comme une stratégie supplémentaire à un REER et, dans le contexte, l’immobilier est un bon placement, car le marché continue de prendre de la valeur — du moins, c’est la croyance, ou le souhait qui est formulé », m’explique Louis Gaudreau, sociologue, professeur à l’École de travail social de l’UQAM et membre du Collectif de recherche et d’action sur l’habitat. « L’intention n’est pas de rendre le marché inabordable, mais il y a des pressions structurelles qui poussent à le faire », conclut-il.

C’est le nœud du problème : d’un côté, de moins en moins de gens peuvent espérer acquérir une propriété et restent à la merci d’un marché locatif où les logements sont chers, rares et inadéquats. De l’autre, ceux qui réussissent à accéder à la propriété, même sur un marché en plein délire, participent malgré eux à la spéculation et à la surenchère, alimentant les dynamiques d’exclusion sociale qui en découlent. Et en l’absence d’interventions réglementaires ou législatives sur le marché (autrement que pour stimuler l’offre — ce que les promoteurs immobiliers brandissent hypocritement comme antidote à la crise), on se retrouve devant une impasse. On se condamne à regarder croître les inégalités entre les propriétaires et les autres, et à voir dépérir le droit au logement décent. Car le fossé se creuse bel et bien : dans une note de l’Institut de recherche et d’information socioéconomiques sur la spéculation immobilière et la rentabilité du logement locatif parue en juin, on soulignait qu’en 2017, à Montréal, le prix d’une maison ou d’un condo représentait 16,6 fois le revenu médian des ménages, par rapport à 9,8 fois en 2002. L’accès à la propriété, pour ceux qui ne sont pas déjà propriétaires, est donc de plus en plus réservé à une minorité nantie.

Or, pour Louis Gaudreau, il est impossible de sortir de ce cercle vicieux sans intervenir directement sur les prix et pas seulement sur l’offre, n’en déplaise aux promoteurs qui répètent sans cesse qu’il suffirait d’assouplir les règles sur les nouvelles constructions pour répondre à la pénurie. Quant au logement social, « il est pensé comme un complément au marché privé, destiné à ceux que le marché ne peut pas loger. Mais on pourrait élargir le concept de logement non marchand, car ce ne sont pas seulement les plus pauvres qui ont du mal à se loger ». Voilà déjà une bonne piste de réflexion. Mais avant d’en arriver là, il faudrait d’abord un peu d’audace et de courage politiques afin de déconstruire l’idée tenace, profondément enracinée dans les sociétés capitalistes, que le marché immobilier est une source légitime d’enrichissement et le logement une marchandise dont il est justifiable de tirer des profits.

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