Une saison en si bémol

Bouleversante rentrée culturelle automnale, tissée de compromis mélancoliques, de formules hybrides, de virages virtuels, de tournées mises au rancart, mais aussi d’inventivité, de courage, de maillages, de solidarités. Soudain, chaque joueur espère le triomphe du concurrent pour mieux suivre son sillage. La fragilité de l’art et sa résilience imposent le respect.

Sous crise sanitaire, les mesures de distanciation éclaircissent les rangs du public comme ceux des interprètes. Et la seconde vague dévastatrice est déjà amorcée. Du coup, les menus culturels se conjuguent au conditionnel. Tout en si… Tout en bémols…

Il n’a pas fini d’en baver, ce milieu culturel là. Surtout du côté des arts vivants, où le fourmillement de grandes troupes sur scène devient réminiscence du passé. Par ici, les monologues et les tandems ! Par là, les captations ! Et un public rétif à sortir du logis.

Ce dernier s’habituera-t-il de plus en plus à une vie culturelle en pantoufles devant les écrans, en perdant la griserie du coude à coude et du contact avec la scène ? C’est à craindre. Car le règne des plateformes va accroître la domination du virtuel. Allez pour autant reprocher aux temples consacrés de s’adapter aux difficiles circonstances en lui cédant beaucoup de terrain…

En témoigne au TNM le spectacle d’ouverture orchestré par François Girard, Zebrina, une pièce à conviction de l’Américain Glen Berger avec Emmanuel Schwartz en solo. Comme pour les autres propositions automnales du théâtre de la rue Sainte-Catherine, sa vie sera brève en salle, avec diffusion plus longue en ligne.

D’autres théâtres, tel le Rideau vert avec Adieu Monsieur Haffmann,de Jean-Philippe Daguerre (cinq comédiens, rien de moins, et le pari de l’art vivant), refusent de proposer des versions numériques de leurs spectacles. Chacun fait ses choix en se croisant les doigts pour l’avenir. Le milieu de la danse si charnel, nourri d’attouchements, vacille. Annulé, l’attendu Nelken, de la compagnie Pina Bausch, sous la bannière Danse Danse à la Place des Arts.

À voile et à vapeur

Avec des jauges réduites, des interprètes plus dispersés, les grands ensembles comme l’Orchestre symphonique de Montréal et l’Orchestre Métropolitain se voient touchés de plein fouet. À eux les concerts in situ doublés d’une offre en ligne.

L’Opéra de Montréal dut reporter ses pièces d’envergure La Traviata et Jenufa. Issu de l’Atelier lyrique de l’Opéra, c’est à l’Espace Go que le puissant monologue La voix humaine, de Poulenc, sur livret de Cocteau avec la soprano France Bellemare, sera entendu. À saluer, l’alliance du TNM avec l’Orchestre Métropolitain pour les spectacles musicaux Pierre et le loup et Le Petit Prince. En pleine tempête, des institutions se marient.

Sur les planches, plusieurs solos donc, en reprise ou pas. King Dave, d’Alexandre Goyette (avec Anglesh Major), atterrira chez Duceppe et Zéro, de Mani Soleymanlou, au Quat’Sous. De ta force de vivre, conçu et porté par Marie-Ève Perron, se posera en première à La licorne. Au Trident à Québec, la Sagouine se verra campée par Lorraine Côté, succédant à Viola Léger. À telle enseigne, le monde de l’humour, champion du monologue, paraît le mieux placé pour tirer son épingle du jeu et asseoir son empire.

Les répercussions de la COVID-19 sur l’arène culturelle varient au fil des secteurs. Le livre s’en tire plutôt bien depuis le début de la crise et, à moins d’un reconfinement, les publications maintiendront la cadence (À train perdu, de Jocelyne Saucier, vient de sortir). Au Musée des beaux-arts de Montréal, en novembre, l’exposition Riopelle fera le plein de visiteurs. Des festivals comme Juste pour rire et le Festival du nouveau cinéma gardent le cap en salle tout en se projetant en ligne. À voile et à vapeur. Tendance de l’heure.

Le cinéma survit cahin-caha. Malgré des sorties de films reportées et des tournages compromis, les salles (peu fréquentées) ont rouvert leurs portes en juillet. Nadia, Butterfly, de Pascal Plante, La déesse des mouches à feu, d’Anaïs Barbeau-Lavalette, Souterrain, ​de Sophie Dupuis, et Nulle part, de Simon Lavoie, sont parmi les titres québécois automnaux de pointe. Les États-Unis si frappés multiplient les sorties numériques. Tenet tient le phare au grand écran, bientôt suivi par des productions automnales, mais Dune, de Denis Villeneuve, revisitant le best-seller de Frank Herbert, n’est attendu qu’à la mi-décembre, tout comme le nouveau West Side Story, de Steven Spielberg.

Il est déjà prodigieux que le cru culturel 2020 depuis mars fasse partie du décor. Si rien ne flanche sur le plan sanitaire, le vrai défi sera, par-delà les commandes en ligne, de soutenir les œuvres de la rentrée, en remisant ses peurs d’approcher le voisin. Ne serait-ce que pour aider les saisons futures des quat’z’arts à retrouver leur souffle. Quand ? Grande question. En temps suspendu, l’art repose sur un fil. On s’y perche avec lui…