Être ou ne pas être Charlie

Je me souviens d’avoir cherché longtemps à Paris un exemplaire de Charlie Hebdo après le massacre perpétré dans ses locaux en janvier 2015 par les frères islamistes Kouachi. L’hebdomadaire, follement en demande, était en rupture de stock. L’émoi, la consternation et la révolte devant ces meurtres causés par la publication de caricatures de Mahomet reprises d’un quotidien danois avaient enflammé la planète. « Je suis Charlie », déclaraient des milliers de personnes en état de choc après le sang versé de dessinateurs, de journalistes et d’autres collaborateurs passant par là.

Douze morts. Maints blessés, dont le journaliste Philippe Lançon qui témoigna de sa longue (et héroïque) reconstruction dans l’admirable récit Le lambeau aux accents de lumière. Bien des journaux, par solidarité, au Québec aussi, avaient reproduit les caricatures à l’origine du drame. Ça se justifiait devant l’horreur des crimes à condamner.

L’hebdo satirique martyr y avait gagné une aura quasi mystique, préservée aujourd’hui. Les fantômes de Wolinski, de Cabu, de Charb, d’Honoré, de Tignous et d’autres victimes n’ont pas fini de hanter ses murs.

À l’heure du procès des complices survivants de la tuerie et de celle du magasin Hyper Cacher deux jours plus tard, Charlie Hebdo republiait la semaine dernière à la une, sous le titre « Tout ça pour ça », les caricatures danoises de Mahomet, y adjoignant une autre signée Cabu. Une édition déjà épuisée et rééditée. L’hebdo, qui vivote en temps normal, n’a de franc succès qu’avec ses numéros chocs. Ses dirigeants n’ont pas remis le couvert des dessins controversés pour renflouer leurs coffres. Plutôt une question de symbole, de poing sur la table et de témoignage. Acte courageux ou téméraire ? C’est selon.

La publication suscite de nouveau l’ire d’une pléthore de musulmans, particulièrement au Pakistan. Dans l’Islam sunnite, la représentation de Mahomet est prohibée. Plusieurs adeptes ne supportent pas que des iconoclastes puissent se moquer de leur prophète. Certains imams multiplient les appels au calme, surtout ceux de Paris, dans l’œil du cyclone, qui invitent à ignorer les caricatures et à réserver ses pensées aux victimes du terrorisme. Avec raison, bien entendu. Mais tous leurs fidèles n’ont pas le bon sens vissé sous le chapeau. Certains, ivres de fanatisme, criant vengeance.

Liberté et responsabilité

La France possède une tradition satirique aux racines profondes et la liberté d’expression s’y voit brandie comme un étendard par bien du monde. D’autres ne voient pas d’un bon œil le retour des dessins controversés dans les kiosques à journaux, au nom de la sécurité collective. Deux journalistes de la rédaction, après avoir expédié la couverture du numéro « Tout ça pour ça » sur Instagram, ont vu leurs comptes momentanément désactivés. « Une erreur ! » affirme le réseau social, qu’on ne croit qu’à moitié. La peur rôde. Et pour tout dire, sans avaliser la censure, on la comprend de rôder.

Chacun possède son opinion sur la question, bien sûr. Jetez-moi la pierre pour ça, mais, personnellement, j’aurais hésité avant de republier ces caricatures, qui peuvent détourner l’attention des procès au profit de l’hebdo remis au premier plan. La liberté d’expression se heurte aussi à des notions de responsabilité collective. Il est facile pour des incroyants de percevoir les traits d’humour cinglants comme de simples dessins, à la fois provocateurs et libérateurs. Le droit d’en être offensés chez ceux qui croient dur comme fer à ces préceptes existe également. Comme le respect de la différence. Charlie Hebdo épingle d’autres religions que l’islam, mais dans sa frange armée, le terrorisme aveugle a déjà fait tant de ravages…

On ne souhaite pas à Charlie Hebdo un nouveau massacre dans ses locaux. Il a déjà donné… L’État islamique a rencontré son Waterloo en Syrie, ce qui pourrait épargner les forces vives de sa rédaction comme du pays entier. Mais de jeunes têtes brûlées reconverties en djihadistes ardents pourraient reprendre à leur compte le chemin des croisades. On peut respecter la cohérence de la vision de l’hebdomadaire, tout en s’inquiétant de sa portée.

Entre 2015 et 2020, les mentalités ont changé. Dans le sillage du soulèvement des femmes et des minorités, après aussi le procès de Gabriel Matzneff pour ses journaux et pratiques pédophiles, le jeu des droits des uns et des autres s’est complexifié en France comme ailleurs. Même Charlie Hebdo, qui nous a inondés longtemps de ses caricatures sexistes, recule sur ce plan. Il lui est encore permis de blasphémer, puisque tel est l’enjeu en cause, mais en recognant sur un même clou déjà ensanglanté, était-ce vraiment une si riche idée ?


 
28 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 10 septembre 2020 06 h 23

    Ne nous y trompons pas, la France possède une longue tradition d’attaque contre la liberté d’expression: poètes, écrivains, cinéastes, politiques et ce jusqu’a nos jours. Il ne faut pas croire que c’est le paradis de la liberté d’exression. Mais il est vrai que vu de loin, il semblerait que...sauf que la réalité historique dit tout autre chose. Même de grands caricaturistes partirent en Angleterre ( plus permissive). De plus Charlie Hebdo était peu lu avant l’horrible massacre et un peu plus après par curiosité macabre. Charlie Hebdo était devenu superficiel, de plus en plus vulgaire...oui, on a eu tort de remettre des caricatures sachant le danger tjrs présent sauf que la provocation a des limites dans nos sociétés a vau l’eau. Pour l’heure c’est Valeurs actuelles qui se trouve dans l’eau chaude pour son racisme de Droite. Ce monde est debile...

  • André Roublev - Inscrit 10 septembre 2020 06 h 37

    Assez d'accord avec votre lecture. Selon mon point de vue, la liberté d'expression ne peut être sans limites. Et comme vous le dites, ce qui est anodin pour les uns est d'une extrême sensibilité pour d'autres. D'autres sujets, s'ils étaient traités de façon similaire, provoqueraient l'ire des foules, entre autre les questions de races, de différences d'identité sexuelle ou de différents droits sociaux.

    Je ne peux évidemment pas cautionner la réponse démesurée des terroristes dans cette affaire. Mais je peux comprendre l'indignation de la grande majorité des musulmans pour qui cette image est offensante et réductrice. Parce que ces caricatures, même si elles dénoncent une certaine vérité, elles associent aussi une image à un stéréotype visant près de deux milliard de personnes dans le monde. Et dans la situation qui nous concerne, toujours à mon avis, la liberté d'expression enfreint le respect.

    Le respect de l'autre invite toujours à considérer sa différence par rapport à la mienne et éventuellement à l'apprivoiser, l'apprécier. Le repect demande forcément main tendue et dialogue. Mais peut-on attendre cela d'un magazine qui gagne sa croûte en riant des autres ? La nouvelle publication des caricatures m'apparait davantage comme une main qui gifle.

  • Romain Gagnon - Abonné 10 septembre 2020 06 h 46

    On ne négocie pas avec les terroristes

    Je ne partage pas du tout votre opinion. Tous les journaux du monde auraient dû republier les caricatures de Charlie Hebdo par solidarité pour ses journalistes assassinés. On n'a pas à respecter la différence quand cette différence est une psychose meurtrière. N'ayons pas peur des mots: les islamistes radicaux ont besoin de soins psychiatriques. Négocier avec les terroristes, c’est confirmer l’efficacité de leur procédé. Votre mollesse à leur égard est une menace pour notre liberté collective. Ayez le courage qu’exige votre profession.

    • Lise Bélanger - Abonnée 10 septembre 2020 09 h 17

      Enfin, un commentaire lucide!

    • Jacques-André Lambert - Abonné 10 septembre 2020 12 h 41

      Bravo!

    • Hermel Cyr - Abonné 10 septembre 2020 17 h 29

      Vous avez tout à fait raison. Mme Tremblay parle de « responsabilité collective » la mettant en opposition à la « liberté d’expression ». Quel sophisme malheureux !
      C’est justement une « responsabilité collective » insigne que de défendre de la façon la plus sentie la « liberté d’expression ».
      Charlie Hebdo a blasphémé bien davantage les représentations chrétiennes … même Chapleau ici avait dans le temps caricaturé la religion … Nous vivons une époque où le blasphème des idoles de ces fous de Dieu est un acte nécessaire et même pressant!
      La télévision québécoise se meurt de la rectitude; alors que qu’on n’y voit et entend que des banalités, des grimaces, les « Inside jokes » de la colonie artistique quand ce n’est pas la bêtise... Et c’est la même pâte à la radio : matin, midi, soir !
      Alors que le théâtre se plie aux diktats de petits censeurs et que le cinéma va lui aussi succomber à cette médiocrité, il importe que les artistes de toutes disciplines se mobilisent pour « refuser » les imprécations de ces barbares. Yvon Deschamps ne pourrait pas faire aujourd’hui la moitié de ses monologues.
      Le papier de Mme Tremblay montre à quel point les journalistes de ce milieu sont devenus incapables de courage et d’entêtement quand la liberté d’expression est attaquée. Ç’en est désolant.

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 10 septembre 2020 20 h 10

      Merci de remettre les pendules à l'heure!

      Je suis très très sensible sur la question de l'égalité homme/femme, c'est sacré (POUR MOI) , je trouve aussi extrêmement réducteur le rôle de la femme dans l'Islam et le traitement réservé aux femmes par la charia, pourtant je ne brûle pas de coran et quand je vois un salafiste à capine blanche dans mon quartier, je ne l'injure pas.
      Alors je m'attend au même respect, d'accord ou non avec mes valeurs, personne ne doit user de la violence, la vengeance et la peur pour faire taire des gens qui ne pensent pas comme nous.

  • Françoise Labelle - Abonnée 10 septembre 2020 07 h 56

    Tuer pour des idées, peut-être, mais symboliquement

    Le Monde notait en 2012 que l'interdiction de représenter le prophète ne vient pas du Coran en expliquant que l'objectif de la prescription était d'éviter l’idolâtrie, genre Trump is god (détrônant Eric Clapton). C'est une sage prescription. Après tout, qu'est-ce qui prouve que dieu est un homme, un vieil homme barbu volant entouré de jeunes garçons (Michel-Ange), tel un Matzneff chassant en Asie?

    Mais on ne tue pas pour une sage prescription philosophique. Et on ne peut surtout pas comparer un prédateur d'enfants en chair et en os avec des athées cherchant à débarrasser le monde des excès de l'imposture religieuse, bien abstraite. Si dieu voulait se faire justice, il se ferait entendre clairement.

    L'islamisme a été remplacé par le populisme, une menace actuelle beaucoup plus grave, comme les années 30 l'ont montré. C'est le nouveau clou sur lequel il faut taper. Quand on lit un peu sur les Kouachi, on comprend qu'il s'agit de jeunes hommes perdus en quête d'une cause violente, n'importe laquelle, pour justifier une existence médiocre. Un pattern récurrent. L'islam était le «dans le vent». Les boogaloos armés jusqu'aux dents, menaçant les élus, sont la nouvelle cause.
    Vous avez évité la lapidation (sourire).
    «Représenter le prophète est-il vraiment interdit par le Coran ?» Le Monde, 19 septembre 2012
    «Gabriel Matzneff affirme regretter ses pratiques pédophiles en Asie» SRC, 29 janvier 2020
    «Dieu et Trump» Le Devoir, 4 février 2019

  • Cyril Dionne - Abonné 10 septembre 2020 08 h 15

    Être ou ne pas être convaincu des droits inaliénables qui découlent de l’égalité, la liberté et la fraternité, telle est la question

    Bon. Comme des pleutres, on se questionne sur le droit inaliénable de la liberté d’expression. Misère, il ne manque plus que de dire que c’était de la faute à Charlie Hebdo s’ils se sont fait massacrer par des ignares religieux. Et pour l’aspect courageux, eux ils se tiennent debout en s’exprimant, pas comme certains qui hantent les couloirs de la très sainte rectitude politique aux accents de la culture du bannissement qui se questionnent sur des droits fondamentaux et incessibles dans une démocratie.

    Coudonc, qu’est-ce que le Pakistan a à voir avec la France? Qu’est-ce que les religions ont à voir avec la liberté d’expression? On semble vouloir donner un passe-droit à des extrémistes religieux qui « n’ont pas le bon sens vissé sous le chapeau ». Parce qu’on a peur, tout comme pour les « bullies » à l’école, on les laisse faire ce qu’ils veulent.

    Misère au carré. Lorsqu’on limite la liberté d’expression à des notions de responsabilité collective qui puent la censure, nous avons déjà abandonné face à ceux qui terrorisent pour conquérir. Vous direz ce que vous voulez de l’homme à la crinière orange du pays au sud de nous, mais lui s’est tenu debout et nos djihadistes mal-aimés de l’EI ne sont plus qu’un sombre souvenir. Et si certaines jeunes têtes brûlées reconverties voulaient reprendre le chemin des croisades, eh bien, ils connaîtraient le même sort que les autres à la vitesse de l’éclair et il n’y aurait pas de ligne tracée dans le sable comme pour un certain Barack Obama.

    N’est-ce pas Thomas Jefferson, un croyant, qui disait que les religions qui acceptent la critique en ressortent gagnantes et plus fortes? Nous n’avons pas à subir le choc des civilisations et la terreur religieuse des autres. Nous, les dignes héritiers du siècle des Lumières, avons compris les notions d’égalité, liberté et fraternité pour tous en communion sociétale. Nous ne retournerons pas en arrière pour faire plaisir à des dictateurs théocratiques.

    • Jacques-André Lambert - Abonné 10 septembre 2020 12 h 40

      Ce n’est pas Trump qui s’est imposé en en Syrie mais bien Poutine.
      N’oubliez pas que les Sunnites sont les alliés objectifs des États-Unis et d'Israël contre les Chiites (le fameux croissant entre l’Iran et la Syrie).
      D’ailleurs, la guerre de Syrie pour renverser Bachar al-Assad était soutenue par l’Arabie saoudite, Israël et les États-Unis. Les Kurdes, situés au cœur de l’axe chiite, ont été enrôlés puis lâchement abandonnés.
      Ce sont ces mêmes intérêts (plus l’Angleterre) qui ont renversé Mossadegh, le président démocratiquement élu d’Iran en 1953 (Opération Ajax) pour placer au pouvoir leur marionnette, le Shah, et terroriser le peuple iranien pendant 25 ans. Jusqu'à la "méchante" révolution...

    • Cyril Dionne - Abonné 10 septembre 2020 14 h 10

      Oui, d'accord avec vous M. Lambert que l'administration Trump ne voulait rien savoir de la guerre civile et religieuse en Syrie. Vous voulez les blâmer? Mais cela ne les a pas empêchés d'aller dire bonjour aux chefs terroristes de l'EI, d’Al-Qaïda et de l'Iran, Qassim al-Rimi, Abu Bakr al-Baghdadi et Qasem Soleimani obligent, avec un gros boum de leur part pour qu'ils partent au paradis djihadiste des 72 vierges le plus rapidement possible.

      Pour les Kurdes qui sont de confession sunnite, eh bien, c’est toujours pareil.