Questions d’histoire

Après que la statue de John A. Macdonald a eu été culbutée jusqu’au sol par des manifestants, l’espace politique est redevenu le théâtre d’un débat sur le sens de l’histoire. Le chef des conservateurs, Erin O’Toole, conscient de l’autorité que lui confèrent ses nouvelles fonctions, nous a gratifiés de son jugement sur la question, se portant volontiers à la défense du monument Macdonald, au nom de l’Histoire elle-même, celle-ci étant tout simplement tenue pour l’équivalent de celui-là. Il est temps, a-t-il dit d’un ton ferme et sans appel, « de se dresser contre la destruction de l’histoire canadienne ».

Dans le même esprit, du côté de l’Alberta, le premier ministre, Jason Kenney, s’est généreusement offert pour accueillir sur ses terres le bronze malmené de son illustre prédécesseur conservateur. Il est disposé à l’installer sur les terrasses locales du parlement provincial, là où un tel monument serait à même d’échapper, à l’entendre, à la réprobation sociale. « Ce vandalisme de notre histoire et de nos héros doit cesser », a-t-il martelé en philosophe, conscient d’être, de par ses fonctions, au-dessus de la mêlée.

Érigera-t-on un jour des monuments, sous une forme ou une autre, à ces gens et à leurs semblables ? Après tout, ce n’est pas exclu. Qu’on songe que même Jean Lapierre a fini par être gratifié d’hommages dans l’espace public : un traversier est désormais flanqué de son nom, comme le sont quelques tronçons de route. D’ailleurs, pourquoi les autoroutes du Québec sont-elles baptisées à peu près seulement d’après des politiciens, tous des hommes, sinon parce qu’ils sont laissés seuls juges d’eux-mêmes ?

Il est intéressant, bien au-delà de la question de ce bronze de Macdonald, d’observer quelle vision de l’histoire nos figures politiques défendent. À cet égard, le premier ministre François Legault a soutenu une thèse audacieuse, déclarant sans hésiter et tambour battant que « ce n’est pas vrai qu’une poignée de personnes va commencer à démolir ce qui fait partie de notre histoire ».

La justesse d’une telle affirmation, pour être vérifiée, devrait en principe pouvoir être transposée à d’autres situations.

Autrement dit, est-il toujours interdit à une « poignée d’individus », comme l’affirme M. Legault, en se drapant de vertu démocratique, de démolir « ce qui fait partie de notre histoire » ?

C’était pourtant bien « une poignée de personnes », dirigées par le maire Jean Drapeau, qui a décidé de raser des quartiers populaires de Montréal — le Faubourg à m’lasse, Goose Village, le Red Light —, pour y établir en plusieurs cas rien de plus que des stationnements. On a ainsi broyé des rues entières et déplacé, sans ménagement, la population locale, malgré les protestations. On fit d’ailleurs de même en Gaspésie et en Abitibi, sous l’égide du gouvernement de Québec, en rasant plusieurs villages au cours des années 1970.

Éviter désormais qu’une poignée de personnes démolisse « ce qui fait partie de notre histoire », cela impliquerait, en toute logique, qu’on se soucie, dans les municipalités, de faire cesser ce qui dure en fait depuis des années, à savoir la destruction constante de bâtiments anciens dont la poussière, une fois retombée, suscite tout au plus des haussements d’épaules de la part des autorités concernées.

Ce pays de lacs et de rivières s’avère de longue date empoisonné par l’exploitation avortée de compagnies minières, pour la plupart parties sans laisser d’adresse. Aux dernières nouvelles, ces intérêts privés ont abandonné, à la charge du public, plus de 200 vastes sites toxiques. N’est-ce pas là l’expression d’une démolition de notre histoire naturelle par une poignée de possédants ? Les barons de l’industrie forestière, de la même manière, ont abandonné derrière eux des millions d’hectares saccagés et des fonds de cours d’eau contaminés où les poissons se refusent désormais à frayer.

Qu’a-t-on conservé par ailleurs de l’histoire millénaire de ce continent ? Des topinambours et quelques courges, plantés au fond de nos jardins ? Des tournesols pour border les plates-bandes ? Le 21 novembre 1688, dans le port de Marseille, une liste de 21 Iroquois est consignée pour les envoyer aux galères. Au moment de partir de Québec, ils étaient 36, ces Iroquois capturés, l’année précédente, par Denonville. Leur kidnapping sera une des causes des représailles de la part des Iroquois, qui massacrent les habitants de Lachine. Seulement 13 de ces galériens survivront au supplice, dont Goyogouin Ouréhouaré, connu par après pour ses exactions contre les Jésuites, ces hommes de robe dont la mythologie colonialiste retiendra seulement qu’ils furent des victimes dignes de tous les saints de l’Église.

Au bout des belles prières, jusqu’où faut-il remonter, sur l’échelle de la dépossession populaire, pour constater que c’est presque toujours « une poignée de personnes » qui forgent l’histoire de collectivités entières, malgré les fables démocratiques destinées à attester du contraire ?

Que sont les « grands hommes » et leurs monuments plantés devant les ruines que le vent salé du progrès, presque toujours corrosif pour la beauté, laisse derrière son passage ? De minuscules choses, du moins en comparaison des vies broyées par la bêtise de pareille mécanique historique.


 

Monsieur Legault parlait, ce printemps, de la nécessité d’une « évolution tranquille » des mentalités au Québec, n’osant guère aller plus loin, peut-être pour ne pas froisser ses « partenaires canadiens ». Mais à l’occasion d’une entrevue, il précisait, il y a quelques jours, n’avoir fondé la Coalition avenir Québec que dans un objectif : faire du « rattrapage économique ». Est-ce dans cette perspective que son ministre de l’Économie souhaite offrir les données médicales de tous les Québécois à quelques compagnies pharmaceutiques ? Au stade où cette société se trouve, François Legault devrait aussi songer, bien vite, tout comme d’autres, à faire quelques rattrapages du côté de ses perspectives historiques.


 
42 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 8 septembre 2020 00 h 31

    La violence étatique contre le bon peuple fait partie de l'histoire aussi.

    Merci, monsieur Nadeau pour votre lucidité et votre honnêteté contre une poignée de dirigeants politiques qui leur croient tout permis. Ils ne se rendent pas compte du dommage qu'ils infligent à des milliers de personnes avec leur politique néolibérale de l'austérité pour le bon peuple et la cupidité pour le 1%.
    Je viens d'apprendre que l'ex-gouverneur républicain, Rick Snyder, qui a été responsable de l'empoisonnement de l'eau de la ville de Flint, Michigan, avec sa politique d'austérité, a appuyé la campagne de Joe Biden. Et au lieu de rejeter son approbation, la campagne Biden l'a accueilli à bras ouverts. Chercher l'erreur!

    • Christian Montmarquette - Abonné 8 septembre 2020 10 h 30

      @Nadia Alexan,

      « Ils ne se rendent pas compte du dommage qu'ils infligent à des milliers de personnes avec leur politique néolibérale de l'austérité pour le bon peuple et la cupidité pour le 1%.» - Nadia Alexan

      - Et comment les partis néolibéraux du PQ, de la CAQ sont-ils parvenus à convaincre les citoyens pour voter en leur faveur?

      Réponse:

      En polarisant le débat électoral sur la question du port du voile et des signes religieux.

      Fallait être naïf pour se laisser berner par une démagogie aussi facile et espérer du changement, en remplaçant les néolibéraux rouges du Parti libéral par les néolibéraux bleus du PQ et de la CAQ.

      Alors que la loi 21 n'a strictement rien amélioré, ni en santé, ni en éducation, ni dans les services publics, ni des conditions de travail, ni rien des du filet social et du niveau de vie des Québécois, et que le 1% des plus riches et des entreprises multinationales continuent à s'en mettre plein les poches.

    • Nadia Alexan - Abonnée 8 septembre 2020 15 h 22

      À monsieur Montmarquette: l'un n'a rien à faire avec l'autre. L'intégrisme religieux est aussi toxique que le néolibéralisme. Vous n'avez qu'à regarder la barbarie qui se passe dans les pays où il n'y a pas de séparation entre le religieux et l'État pour constater les dérapages de cet amalgame.

    • Christian Montmarquette - Abonné 8 septembre 2020 17 h 15

      "L'un n'a rien à faire avec l'autre." - Nadia Alexan

      C'est pourtant avec ça que les néolibéraux de la CAQ se sont fait élire.

      Et affirmer que le voile est aussi nocif que le néolibéralisme au Québec, c'est vraiment de l'aveuglement et comparer un cheval avec un lapin. Quand on connait les énormes dommages sociaux et économiques très concrets, et particulièrement sur les classes plus pauvres, moyennes et populaires que le néolibéralisme ont causés et causent toujours au Québec.

    • Nadia Alexan - Abonnée 8 septembre 2020 22 h 35

      Ce qui se passe en Arabie saoudite, en Turquie, en Iran, au Liban et dans tous les pays où il n'y a pas une Loi 21, la barbarie et les guerres sectaires triomphent. C'est cela que vous voulez pour le Québec?

    • René Pigeon - Abonné 9 septembre 2020 10 h 47

      Mme Alexan, vous avez raison : Le néolibéralisme n'a rien à faire avec l'intégrisme religieux au Québec.
      Toutefois il se peut que l'intégrisme ait peu de chance de se réaliser chez les peuples qui évoluent à la marge de la plus grosse machine assimilatrice de l’histoire (depuis l’empire Romain) dont les savoirs, emplois, divertissements et la langue sont recherchés par les personnes socialement mobiles à travers le monde, notamment les Européens qui continueront de négocier les enjeux à Bruxelles en anglais en l’absence des Anglais.
      Il se peut qu’en résolvant le problème de la laïcité, le PQ et la CAQ aient assuré l’emprise des politiciens fédéralistes sur les allophones et immigrants. Les fédéralistes n’ont maintenant plus rien à faire pour récolter le vote des allophones et immigrants, ce que Parizeau, Godin et Lévesque craignaient.
      Lorsque les juges de la cour suprême se prononceront, je crois qu’ils donneront raison aux partisans de la loi 21 contre Bouchard, Taylor et QS, sans même évoquer la clause dérogatoire (voir Roger Tassé, rédacteur de la constitution 1982).
      Parizeau a fait le pari qu’il valait mieux récolter le plus de voix possibles chez les allophones et immigrants et reporter la justice envers les femmes au moment d’écrire une constitution plus juste que celle de PET et que Godin et Lévesque auraient fait le même pari que Parizeau s’ils avaient eu à faire le choix de la loi 21.
      La voie adoptée par les souverainistes favorables à la laïcité me rappelle celle des démocrates sous la gouverne déterminée du président L B Johnson. En imposant leur loi sur les droits civiques, les démocrates de 1964 ont rendu justice aux noirs. En posant ce geste historique, ils ont sacrifié leur emprise sur les électeurs racistes du Sud, ce qui a livré les électeurs racistes au parti républicain, qui, lui, opérait le virage inverse, qui l’a mené à la série de victoires au Congrès qui a culminé avec Reagan, Gingrich et Trump
      On peut faire le bien et perdre au jeu électoral

  • Raynald Blais - Abonné 8 septembre 2020 03 h 19

    Rattrapé par l'histoire

    Si M. Legault se fixe comme principal objectif de faire du « rattrapage économique », c’est parce qu’il est convaincu que l’économie a pris un retard qu’il faut réduire en lui donnant une priorité sur les autres activités collectives, l’humanisation des relations sociales, les Arts ou les loisirs par exemple. Cette mission qu’il s’est donnée assujettira sa manière de considérer l’histoire, sa perspective historique, à l’aune des gains que lui et une poignée de personnes réaliseront. Il ne se distinguera donc pas de ses prédécesseurs qui ont commandé le bronze de Macdonald, déboulonné pour avoir été rattrapé par l’histoire.

  • Francois Ricard - Abonné 8 septembre 2020 05 h 44

    François Legault est le politicien type de notre époque, maniant avec aplomb des contradictions qu’aucune lueur de lucidité ne vient jamais ébranler.

    Politicien plus ectoplasmique que François Legault n’existe en notre faune laurentienne, pourtant c’est en ses mains que la nation québécoise a confié son sort.D’aucuns le qualifient de traître à la nation, mais pour être un traître, encore faut-il avoir aimé, et Legault n’a jamais aimé que lui-même.Il a néammoins un immense pouvoir de nuisance par devers la nation québécoise.

  • Raymond Chalifoux - Abonné 8 septembre 2020 06 h 30

    Parlant de petits groupes...

    "Never doubt that a small group of thoughtful, committed citizens can change the world:indeed, it's the only thing that ever has."
    Dixit Margaret Mead

    Tel que cité par Amanda Fortini dans un article intitulé
    "THE RELENTLESS ERIN BROCOVITCH" in - The Atlantic, September 2020, page 28.

    (Ne doutez jamais qu'un petit groupe de citoyens réfléchis et engagés puisse arriver à changer le monde, car de tout temps, ce fut chaque fois la seule façon d'y parvenir.) (Ma traduction)

  • Yvon Montoya - Inscrit 8 septembre 2020 06 h 37

    Une excellente réflexion pour un excellent texte. En effet le mot «  poignée » est bienvenu. De Cristobal Colombus a Cortes et autres, ce fut toujours une poignée. Même Magellan qui incita a la globalisation de la planète au service du colonialisme européen prédateur....On ne comprend pas encore, cela se fera par épuisement, que de nouveaux paradigmes pour la culture du 21ieme siecle se mettent en place. C’est long les mutations sociaux-culturelles mais elle se feront. C’est pourquoi le Trumpisme, les idées national-ethniques sont régressives et incompatibles avec nos temps. En somme le phantasme regressif contre la volonté d’en finir avec la langue de l’histoire mensongère des soi-disant «  vainqueurs » que furent les colons et leurs statues est perdu d’avance dans ce vain combat. Dans le fond il y a comme un effet tres chrétien en Occident puisque le mea-culpa prend une forme de plus en plus affirmée. Ces phénomènes n’ont strictement rien a voir avec l’Extreme-Gauche sinon le « hiatus » de Nietzsche serait du terrorisme de Gauche. Bref, ce monde part a vau-l’eau. Merci pour cette lecture subtile.