Contrepoisons scolaires

Je vous invite d’abord à faire avec moi une très intéressante recette.

Allons-y.

Un mets bien spécial

Prenez le chaudron social. Versez-y pour commencer une bonne dose de biais de confirmation, par lequel on tend à ne plus voir que ce qui confirme notre point de vue et rien de ce qui pourrait l’infirmer. Ajoutez-y une bonne pincée d’épices d’Internet et de réseaux sociaux.

Laissez reposer. Longtemps.

À la mixture obtenue, ajoutez une bonne portion d’effet Dunning-Kruger, par lequel des gens qui en savent peu, voire qui ne savent à peu près rien, sont d’une extraordinaire et arrogante certitude, contrairement aux savants qui sont modestes et nuancés quand il le faut, c’est-à-dire souvent. Versez-y un peu de cet effet de bulle par lequel ceux qui n’entendent que des gens qui sont de leur avis tendent à adopter des positions plus radicales encore que celles qu’ils avaient d’abord. Vous aurez bien entendu auparavant fait macérer votre belle portion d’effet Dunning-Kruger dans un jus d’épices d’Internet et de réseaux sociaux.

Ajoutez au mélange autant de manque de culture scientifique que vous pourrez en mettre. Vous aurez préalablement préparé un bouillon de polarisation sociale, de biais médiatiques et de fausses nouvelles, que vous ajouterez à votre recette.

Faites bouillir à feu vif, longtemps.

L’étape suivante est cruciale. Il s’agit de concocter un subtil fumet de perte de confiance envers les institutions. Il est fait de doutes (peu importe qu’ils soient fondés ou non) quant à leurs compétences et à leur habileté à faire ce qu’elles prétendent accomplir et de la conviction qu’elles ne veulent pas le bien des personnes qu’elles doivent servir (ici encore, que cette conviction soit ou non fondée). Lorsqu’il est prêt, vous incorporez doucement ce fumet à votre recette.

On y est presque.

Vous ajouterez à votre mixture la perte de la capacité de débattre et une épice très facile à trouver : l’illusion de poser des gestes d’une grande importance et d’une grande portée politique — celle-ci étant bien entendu mélangée à une dernière pincée d’Internet et de réseaux sociaux.

Votre recette est maintenant prête. Elle n’est guère ragoûtante, mais bien des gens en redemanderont.

Vous l’aurez deviné : ce plat s’appelle le complotisme. Il fait parfois sourire, mais il est aussi souvent terrifiant, par exemple quand il est question de santé publique, de masques et de vaccins, de politique, de QAnon et j’en passe. On en a, en fait, de très nombreux exemples ces temps-ci. Ils ne me font pas rire. Vous non plus, sans doute.

Je sais bien que le phénomène du complotisme est plus complexe que ce que ma recette laisse entendre. Je sais aussi qu’il y a eu des complots bien réels. Mais je veux partir de ce que j’ai avancé comme facteurs explicatifs pour réfléchir à ce que l’école et son curriculum pourraient d’ores et déjà faire pour mieux outiller les jeunes générations, celles qui usent et abusent justement de l’épice des réseaux sociaux, et les préparer à affronter ces périls.

Un curriculum contre le complotisme

Je propose trois pistes de réflexion et d’action.

Pour commencer, cela va de soi, l’école doit transmettre à tous une culture scientifique générale. J’entends par là deux choses : une certaine mais véritable familiarité (sans qu’elle soit nécessairement accompagnée des outils mathématiques qu’ils déploient) avec les grands concepts des sciences naturelles et humaines ; puis une connaissance de la manière dont se construit le savoir scientifique et des concepts que cela implique — faits, lois, théories, falsification, etc.

Mon deuxième élément est l’apprentissage de notions de pensée critique. On devrait, en sortant de l’école, avoir appris ce qu’est un biais de confirmation, quels sont les principaux sophismes auxquels tout le monde peut succomber, comment on peut être trompé par des données chiffrées détachées ou semi-détachées, par des tableaux et des graphiques, etc.

Ce cours d’éducation à la citoyenneté qu’on devrait d’urgence instaurer serait le lieu tout désigné pour enseigner ces choses, et bien d’autres, nécessaires au futur citoyen pour qu’il puisse penser de manière critique. Je tiens ici à faire une place particulière à l’apprentissage de l’art de naviguer sur la Toile en faisant preuve de prudence, en sachant se méfier de ses propres biais cognitifs, en déployant des outils pour aider à distinguer les sources fiables des sources moins ou pas fiables, en appliquant des stratégies (il en est…) permettant de ne pas (ou de moins risquer de…) se faire berner.

Enfin, je souhaiterais que l’on apprenne à l’école, que l’on y cultive et y développe l’art de discuter. Le phénomène a sans aucun doute de nombreuses causes, et parmi elles il faut compter celles qui ont contribué à la montée du complotisme. Mais le fait est là devant nous, brutal, désolant : notre conversation démocratique ne se porte pas au mieux.

On abuse des insultes — haine, racisme, fascisme et bien d’autres. On oublie qu’on a droit à l’erreur, que l’on peut apprendre de gens qui ne pensent pas comme nous, qu’on devra de toute façon côtoyer des gens avec lesquels, finalement, nous serons en désaccord, que sur certaines questions complexes, il n’est pas étonnant qu’il y ait des désaccords, qu’il ne suffit pas d’être convaincu de détenir la vérité pour la posséder et qu’il ne suffit pas de se croire vertueux pour l’être.

Tout cela s’apprend. La philosophie pour enfants, commencée tôt, semble un bon moyen pour ce faire.

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