La tentation de M. Trudeau

Une anecdote dans l’autobiographie de Christine St-Pierre sortie cette semaine nous a rappelé une fois de plus que la politique est un sport de contact. Dans son livre, l’ancienne journaliste, devenue ministre dans les gouvernements libéraux des premiers ministres Jean Charest et Philippe Couillard, raconte comment Jean Chrétien a délibérément aidé le Bloc québécois lors de la campagne électorale de 1997 en sollicitant une entrevue avec Mme St-Pierre, alors correspondante de Radio-Canada à Ottawa, dans laquelle il a fait savoir qu’il ne reconnaîtrait pas une courte victoire du Oui lors d’un troisième référendum sur la souveraineté.

La déclaration de M. Chrétien a eu l’effet d’une bombe dans la campagne au Québec, où les progressistes-conservateurs de ce même Jean Charest avaient le vent dans les voiles. Réagissant à un reportage de Mme St-Pierre faisant état des attentes conservatrices — le parti espérait gagner 40 sièges au Québec —, M. Chrétien est intervenu pour damer le pion à celui qui constituait la plus grande menace à ses yeux. Les nationalistes québécois qui avaient flirté avec les conservateurs de M. Charest sont retournés au bercail bloquiste après la sortie de M. Chrétien, même s’ils n’aimaient pas beaucoup le nouveau chef du Bloc, Gilles Duceppe. Pour leur part, beaucoup de fédéralistes qui avaient été attirés vers les conservateurs sont retournés au PLC. La repolarisation du vote québécois autour de la question référendaire a non seulement aidé les libéraux à préserver leur majorité à la Chambre des communes, elle a aussi mis fin au rêve de M. Charest de ressusciter le Parti progressiste-conservateur fédéral, la bête noire des libéraux depuis la Confédération.

Les leçons de la campagne de 1997 démontrent pourquoi le Parti libéral du Canada demeure la formation politique la plus redoutable dans l’histoire du pays. Certes, M. Chrétien s’est fait accuser d’avoir nui à l’unité nationale en polarisant le vote au Québec et en assurant la survie du Bloc québécois. Mais son astuce a fonctionné. Il a fini par sauver sa majorité en 1997. À peine trois ans plus tard, il a profité de l’élection du très inexpérimenté Stockwell Day comme chef de l’Alliance canadienne pour déclencher des élections fédérales précipitées. Son opportunisme fut encore une fois récompensé. Les libéraux ont préservé le pouvoir avec une majorité accrue.

  

C’est ainsi que de nombreux députés et stratèges libéraux voudraient que le premier ministre Justin Trudeau déclenche des élections cet automne. L’arrivée d’Erin O’Toole comme nouveau chef du Parti conservateur du Canada inquiète les libéraux.

Sachant qu’ils font face à un adversaire plus redoutable qu’Andrew Scheer, certains croient que le parti ne peut pas permettre à M. O’Toole de profiter des prochains mois pour se faire connaître auprès des Canadiens. Il vaudrait mieux déclencher des élections dont le principal enjeu serait la relance économique. Avec un discours du trône le 23 septembre qui jetterait les balises d’une approche interventionniste pour remettre l’économie canadienne sur les rails, les libéraux pourraient accuser les conservateurs de mettre l’atteinte de l’équilibre budgétaire devant les intérêts des Canadiens ordinaires. En brandissant la menace d’un gouvernement conservateur qui favoriserait l’austérité, les libéraux courtiseraient ainsi une partie de l’électorat néodémocrate au Canada anglais afin de regagner une majorité à la Chambre.

Au Québec, les libéraux compteraient sur la popularité du chef bloquiste, Yves-François Blanchet, pour limiter les gains potentiels des conservateurs. Mais à l’instar de M. Chrétien en 1997, il ne serait pas surprenant de voir les troupes de M. Trudeau donner un coup de pouce au Bloc au cas où les conservateurs afficheraient des signes de vie en dehors de leur fief dans la Vieille Capitale. Le débat autour du sort de la statue de John A. Macdonald au centre-ville de Montréal, déboulonnée lors d’une manifestation antiraciste samedi dernier, permettrait aux libéraux de dépeindre M. O’Toole comme le défenseur des orangistes ontariens si hostiles au fait français à l’époque de Macdonald. Et si M. Trudeau se ralliait à la suggestion de M. Blanchet de remplacer la statue de Macdonald par une autre à la mémoire de Louis Riel ? Cela mettrait M. O’Toole dans la fâcheuse position d’avoir à défendre celui qui fut responsable de la pendaison de Riel en 1885. De quoi donner à beaucoup de nationalistes québécois une raison de rester fidèles au Bloc, malgré les tentatives de M. O’Toole et de son nouveau lieutenant politique dans la province, le député Richard Martel, de les courtiser en promettant plus d’autonomie au Québec.

Les libéraux savent que les nouvelles économiques et budgétaires n’offriront rien pour égayer l’esprit des Canadiens au début de 2021. Les sursis de paiement offerts par les banques aux détenteurs d’hypothèques prendront fin bientôt et le marché immobilier risque d’en prendre pour son rhume. Le marché de l’emploi aussi. Après une courte embellie estivale, plusieurs analystes s’attendent à ce que l’économie se heurte à un mur à l’approche de l’hiver. Le dépôt du rapport du Commissaire à l’éthique sur les potentiels conflits d’intérêts de M. Trudeau dans l’affaire UNIS risque aussi d’écorcher de nouveau le premier ministre en début d’année. Voilà autant de raisons pour les libéraux de déclencher des élections cet automne, et même de donner un coup de pouce au Bloc comme M. Chrétien l’a fait en 1997.


 
13 commentaires
  • Yolande Chagnon - Inscrite 5 septembre 2020 00 h 26

    ET LES ÉLECTIONS À DATE FIXE ?

    La loi électorale du Canada* édicte que :

    «Date des élections générales

    56.1 (1) Le présent article n’a pas pour effet de porter atteinte aux pouvoirs du gouverneur général, notamment celui de dissoudre le Parlement lorsqu’il le juge opportun.

    (2) Sous réserve du paragraphe (1), les élections générales ont lieu le troisième lundi d’octobre de la quatrième année civile qui suit le jour du scrutin de la dernière élection générale, la première élection générale suivant l’entrée en vigueur du présent article devant avoir lieu le lundi 19 octobre 2009.»

    Certes, le gouverneur général n'est pas lié par la Loi électorale et peut dissoudre les Communes en tout temps, mais devant une demande de dissolution sans que le gouvernement ne soit renversé, comment réagirait Julie Payette ?

    Suivrait-elle l'avis d'un premier ministre qui veut contourner la Loi ?

    Justin Trudeau ne se rappelle peut-être pas, mais les libéraux de l'Ontario ont la mémoire longue.

    En 1990, le PM ontarien David Peterson, disposant pourtant d'une solide majorité à Queen's Park, déclenche des élections surprises moins de trois ans avant le début de son mandat dans le seul but de les gagner.

    Il se retrouvera chef de l'opposition face à Bob Rae.

    Les élections à date fixe ont pour but d'éviter que le Parlement ne soit dissout au bon plaisir du Prince et si par quelque entourloupette ou alchimie, Justin Trudeau devait trouver un moyen d'en obtenir, le verdict populaire pourrait être sans pitié.

    * https://laws.justice.gc.ca/fra/lois/e-2.01/page-9.html#h-198958

    • François Beaulne - Abonné 5 septembre 2020 15 h 50

      Rappelez- vous Pauline Marois? Elle était dans la même situation que Trudeau: gouvernement minoritaire, loi sur des élections à date fixe qu'elle venait de faire voter, sondages favorables. Elle en profita pour déclencher des élections anticipées sans être défaite en chambre, avec le résultat désastreux qui s'ensuivit pour le PQ.

    • Loraine King - Abonnée 5 septembre 2020 17 h 02

      Le gouverneur général ne peut refuser une demande légale faite par un premier ministre qui a la confiance de la chambre. Point. La loi sur les élections à date fixe est une nullité légale. Le PM peut demander la dissolution de la chambre quand il le veut - en fait c'est Harper qui a fait adopter cette nullité et qui fut le premier à l'"enfreindre".

  • Clermont Domingue - Abonné 5 septembre 2020 05 h 47

    Des symboles, des sentiments et des émotions.

    Je constate que vous avez de l'imagination et je suis porté à vous donner raison pour la suite des choses.

    Malgré les gaffes de Justins, je souhaite l'élection d'un gouvernement libéral. Que Riel repose en paix et que Blanchette jouisse de sa popularité! L'important c'est d'éviter l'austérité, Quand les magasin sont pleins, on n'affame pas les gens. Bravo, si les symboles, les sentiments et les émotions servent, cette fois-ci, la raison...

  • Claude Bariteau - Abonné 5 septembre 2020 08 h 33

    Beaucoup d'hypothèses pour lire le passé et le présent.

    Des hypothèses qui permettraient, selon vous, de voir en M. Chrétien un souffleur du BQ en 1997 pour empêcher la percée au Québec du PC. Très, très hypothétique. Vous oubliez de rappeler que M. Chrétien fit de M. Charest Monsieur Canada en 1995 et, après les élections de 1997, il en fit son guerrier au Québec pour prendre le contrôle du PLQ afin de ramener le Québec aux vus du Canada, ce que voulaient autant le PLC que le PC.

    Puis, vous poussez encore plus loin vos hypothèses en avançant que le PM Trudeau jonglerait avec l'idée d'ériger une statue à Riel à la demande du chef du BQ, ce qui ferait hausser plus la popularité du BQ que celle du PLC au Québec. Franchement.

    Puis, retombant sur vos pieds, vous dites que le PLC a avantage à déclencher des élections à l'automne avec une un budget à faire rêver pour éviter que le nouveau chef du PC monte en popularité à l'ouest du Québec, même au Québec où ce chef brandirait plus d'autonomie.

    Où vous êtes un crypto-pc, ce dont je doute, où vous vous refusez à présenter le PM Trudeau en train de jouer son va-tout en s'inspirant du « Just watch me » de son paternel pour l'automne, quitte à se retirer pour triple irrespect des règles d'éthique au printemps. Vous vous refusez tellement d’oser écorcher le PM Trudeau-fils que vous regardez aller le BQ et son chef comme les marionnettes du PLC.

    Il est possible qu'à l'ouest vos propos soient bien reçus. Au Québec, tout au plus ils révèlent que les chefs des partis canadiens voient les Québécois en marionnettes de leurs pouvoirs et gobeurs de mouches au bout de lignes appâtées.

    • Gilles Théberge - Abonné 5 septembre 2020 11 h 32

      C'est ce qui me dérange, et beaucoup, c'est la propension comme monsieur Barbeau l'exprime, à imaginer le Bloc comme étant une marionnette que peuvent manipuler les libéraux à volonté...

      Cela fait partie du fantasme bien connu qui veut qu'un vote pour le Bloc né est pas un vote pour le Bloc mais plutôt fait partie d'un vaste mouvement de protestation...

      Allez donc ...voir ailleurs si nous y sommes... !

    • Pierre Fortin - Abonné 5 septembre 2020 12 h 22

      Et c'est ainsi que naissent les légendes.

      À force de simplifier les choses on en vient à balayer l'essentiel sous le tapis, comme de résumer la campagne électorale de 1997 et sa conclusion à l'anecdote relatée par Christine St-Pierre; comme si la déclaration ponctuelle de Jean Chrétien suffisait à expliquer toute la politique canadienne de cette époque. L'opinion politique de la population ne saurait se limiter à la mesure d'une cote de popularité ou au résultat d'un vote. Il faut encore une fois déplorer que le "filtre journalistique" et sa simplification ont la prétention de faire l'histoire.

      Quant à l'affirmation « Les leçons de la campagne de 1997 démontrent pourquoi le Parti libéral du Canada demeure la formation politique la plus redoutable dans l’histoire du pays. », c'est oublier un peu vite que, depuis 153 ans, la course au pouvoir se déroule uniquement entre les deux partis qui ont bâti une machine capable de faire sortir le vote à l'échelle du pays.

      Si M Yakabuski aime tant la compétition, le Derby du Kentucky se tient ce soir (19h00 sur NBC) et "Tiz the Law" est le grand favori avec une cote de 4-5. Sa victoire, tout comme sa défaite, sera nettement plus facile à expliquer. Et comme les chevaux ne s'adressent jamais à la presse, on pourra lui faire dire n'importe quoi.

  • François Beaulne - Abonné 5 septembre 2020 09 h 51

    De la politique fiction déconnectée

    Encore une hypothèse échevelée de M. Yakubuski qui voit dans les libéraux de Trudeau les sauveurs du Canada et du Québec.
    Cet échafaudage repose essentiellement sur le fait que Trudeau dispose encore d'un capital de sympathie assez important pour lui permettre de remporter une élection majoritaire.
    Rien de plus incertain. Au mieux, à en juger par la marge des sondages et le niveau de satisfaction des électeurs, nous nous retrouverions avec un gouvernement minoritaire avec, en prime, Trudeau comme dépensier irresponsable en chef. Retour à la case départ.
    Ça vous intéresse?
    Pas moi, ni une bonne partie de Québécois!

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 5 septembre 2020 14 h 56

      M0i non plus,voter pour un pays étranger et en non-amical.Non merci,je voterai pour nous.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 septembre 2020 10 h 01

    Ce n'est pas fou

    D'autant que lorsqu'un parti fédéraliste s'en prend au Québec, c'est payant pour lui dans le ROC. Le PLC favoriserait certes le Bloc québécois, mais ce qu'il perdrait au Québec en sièges, il en gagnerait peut-être le double ailleurs au pays. L'important pour les libéraux est de conserver leurs châteaux forts au Québec, notamment dans la grande région de Mtl.

    Si les conservateurs veulent gagner la prochaine élection, ils doivent attendre le rapport du Commissaire à l'éthique en 2021. Si Trudeau est blâmé une 3e fois, il est perdu. Il devra démissionner s'il veut que le PLC reste en piste.