Émerveillés

J’étais presque gênée d’avoir aussi hâte de visiter le nouveau Biodôme, mardi, lorsque j’y suis arrivée, essoufflée d’avoir pédalé à toute vitesse pour entrer dès l’ouverture. Je n’y avais pas mis les pieds depuis l’école primaire, et la pandémie, le confinement, la restriction des déplacements, tout cela suscite comme un besoin intense d’avoir un contact, ne serait-ce que ténu, avec la nature.

On a bien vu, d’ailleurs, l’empressement des citadins à fuir l’étau de la ville dès les premiers jours de l’été pour aller se tremper les pieds dans le fleuve ou camper dans la forêt laurentienne.

Comme chacun le sait, le Biodôme a pris les deux dernières années pour se refaire une beauté. L’espace a été considérablement transformé, on entre dans un hall gigantesque, la voûte vitrée de l’ancien vélodrome est désormais bien visible, et le plancher, dit-on, est légèrement incliné pour nous forcer à ralentir le pas avant d’entrer dans les « écosystèmes » à visiter.

Et désormais, l’institution veut lancer un message clair, l’évidence même en 2020 : si le Biodôme a été créé en 1992 pour sensibiliser le public à la fragile beauté des écosystèmes que l’on rencontre à travers les Amériques, près de trente ans plus tard, il ne suffit plus de s’émerveiller, il faut susciter un sentiment d’urgence. L’effondrement de la biodiversité atteint un point critique, la catastrophe climatique est à nos portes et, malgré tout, on continue de tolérer des décisions politiques qui forcent la nature à s’adapter aux exigences de l’économie plutôt que l’inverse.

Encore cette semaine, tiens, des chercheurs de l’Université du Québec en Outaouais et du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins exigeaient un moratoire sur les projets industriels et extractifs — GNL Québec comme d’autres — qui augmenteront le trafic maritime dans le fjord du Saguenay, ce qui risque de compromettre un milieu de vie crucial pour les bélugas. Ce n’est pas la première fois qu’on fait une telle mise en garde, mais on devine que le bien-être d’un mammifère marin menacé ne pèsera pas très lourd face aux intérêts économiques engagés dans pareils projets.

On tentera plutôt de ménager la chèvre et le chou, on promettra, non sans hypocrisie, de faire bien attention, on entend déjà la cassette. On proposera toutes sortes de béquilles pour « minimiser les impacts » ; mais jamais on ne reconnaîtra l’absurdité de cet « effort », jamais on ne nommera la contradiction fondamentale, irréconciliable, qui existe entre tout projet d’exploitation d’hydrocarbures et la préservation des écosystèmes.

Enfin, pour en revenir au Biodôme, j’avais bien hâte de rencontrer les animaux hébergés sous cet étrange dôme de béton. Et l’émerveillement est au rendez-vous à tous les coups — les mammifères, les oiseaux, les invertébrés, les plantes, les odeurs, le bruit ; il est évident qu’on a sous les yeux quelque chose de précieux, cela se passe d’explication. Reste que l’émerveillement, me disais-je après la visite, cela suffit-il vraiment ?

Si l’exhibition d’animaux en captivité donnait aux gens l’impulsion de sauver l’habitat naturel de ces bêtes, on le saurait depuis longtemps. La mission du Biodôme est bien noble, mais elle ne peut à elle seule réparer la relation malsaine que les humains entretiennent avec les autres formes de vie qui les entourent, et dont ils s’imaginent être indépendants (ce qui ne manque pas de culot).

Cet été, dans un entretien paru dans Le Monde, le philosophe et naturaliste Baptiste Morizot parlait de la nécessité de « politiser l’émerveillement », la crise écologique étant selon lui, et peut-être même avant toute chose, une « crise de la sensibilité ».

L’émerveillement, expliquait-il, est en ce sens un affect essentiel pour la lutte écologique ; l’indignation, la colère le sont aussi, mais elles ne suffisent pas à nous apprendre comment lire, comprendre et interagir avec la nature. Elles ne nous permettent pas de remettre en question, puis de réinventer, nos modes de vie.

Lorsque l’on termine la visite du Biodôme, on peut lire, en énormes lettres jaunes suspendues au plafond, une citation choc, comme un rappel à l’ordre : « Entre l’humain et la nature, le choc est inévitable. » S’il est louable d’avoir ainsi campé l’exposition, j’ai été interpellée par une reprise aussi claire de la dualité entre « l’humanité » et « la nature » — laquelle fait partie du problème.

Car si l’émerveillement est utile politiquement, n’est-ce pas précisément parce qu’il permet de détricoter l’idée voulant que « la nature » soit un bloc homogène, une chose que l’on peut contempler, aimer, mais qui n’est pas nous, plaçant ainsi l’humain à part, et, de façon implicite, en surplomb ?

« Être vivant, être de ce monde, dit encore Morizot, partager avec les autres vivants une communauté de destin et une vulnérabilité mutuelle, tout cela ne fait pas partie de notre conception culturelle de nous-mêmes. » Cela peut sembler anodin, et même naïf, mais il faut y voir un appel à un renversement radical de perspective, à un décentrement auquel la pensée écologique nous convie depuis longtemps, appel que nos sociétés semblent incapables d’entendre.

11 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 4 septembre 2020 03 h 20

    La bêtise humaine est proverbiale.

    Vous avez bien raison, madame Lanctôt. «On continue de tolérer des décisions politiques qui forcent la nature à s’adapter aux exigences de l’économie plutôt que l’inverse.»
    Même la pandémie n'a pas réussi à nous réveiller à la réalité que l'on devrait vivre en harmonie avec la nature, sinon, elle prendra sa revanche sur nous.
    Malheureusement, on continue de prétendre que l'économie doit avoir préséance. On continue l’exploitation d’hydrocarbures en inconscience totale des conséquences, pas seulement sur les écosystèmes, mais plus important encore, sur notre santé.

    • René Pigeon - Abonné 4 septembre 2020 12 h 03

      « Malheureusement, on continue de prétendre que l'économie doit avoir préséance. »
      Une proportion (que personne n’a mesurée) des travailleurs et entrepreneurs des industries fossiles admettraient que leurs produits doivent diminuer drastiquement pour éviter des catastrophes.

      La question est de savoir : Parmi les nombreux producteurs dispersés autour de la terre, quelles entreprises doivent fermer en premiers, en deuxièmes etc. ? Quels pays doivent souffrir en premier, en deuxième etc.?

      Dans tous les domaines d’activité économique, la réponse privilégiée est que la concurrence conduit à fermer les entreprises les moins productives en premier, les entreprises un peu moins productives en deuxième etc. où qu’elles soient situées autour de la terre : ce qui signifie que les fermetures pourraient avoir lieu pendant qq années dans qq pays et, même, que de nouvelles entreprises capables de produire des produits à meilleurs couts que les actuelles pourraient ouvrir et ainsi pousser d’autres à devancer leur fermeture.

      Plusieurs croient que personne ne sait vraiment qui devraient fermer en premiers, en deuxièmes etc. Certains Albertains croient qu’eux devraient être parmi les deuxièmes ou troisièmes à fermer et que d’autres ailleurs dans le monde devraient fermer en premiers.
      Pour le pétrole bitumineux, la réponse est claire : ce sont des produits plus ou moins chers qui causent des émissions de GES parmi les plus élevées.

      Cette description ne règle pas l'enjeu, je le comprends.

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 4 septembre 2020 08 h 09

    Maintenant souhaitons que la ville cesse les "améliorations", que ce soit le biodôme, l'insectarium ou le jardin botanique, depuis des années impossible de descendre du métro viau et de profiter des attractions sans qu'une partie soit fermée, au complet ou partiellement, en plus de la vue des chantiers qui gâchent l'expérience.
    Depuis 2 ans, sur la rue Pierre de Coubertin, pour passer du métro au Biodôme, à la piscine olympique ou au planétarium il faut marcher dans un horrible tunnel de bois troué et grafité avec des toiles et des clôtures métalliques horribles, complètement trash.

    On peut toujours tout améliorer, mais comme un couple qui vit sans cesse dans les rénos, les montréalais on avant tout besoin d'une pause de chantier et d'une ville fonctionnelle et agréable.

  • Pierre Rousseau - Abonné 4 septembre 2020 08 h 28

    L'humain et la nature

    Chez les peuples autochtones l'humain fait partie d'un tout, au même titre que les animaux, les plantes et le monde minéral. Ils ont donc une sensibilité accrue sur l'interdépendance entre les espèces et cela explique aussi l'opposition de plusieurs Premières Nations de la côte ouest au projet d'expansion de l'oléoduc TransMountain (TMX) et du gazoduc Coastal GasLink (CGL).

    Quant à la société dominante, vous écrivez « ...on devine que le bien-être d’un mammifère marin menacé ne pèsera pas très lourd face aux intérêts économiques engagés dans pareils projets » et vous avez malheureusement raison. C'est le cas du projet TMX où malgré que l'Office national de l'Énergie ait admis que le projet causerait des torts sérieux aux populations d'épaulards de la mer Salish et du détroit Juan de Fuca suite à l'augmentation considérable de la circulation des pétroliers, il a néanmoins recommadé la poursuite du projet dans « l'intérêt national ». On n'a même pas considéré la question sur le projet CGL auquel les chefs traditionnels des Wet'suwet'en s'opposent et qui causerait aussi une augmentation importante du traffic maritime à l'estuaire du fleuve Skeena et le littoral du nord de la province.

    Dans l'ordre actuel des choses et avec une administration caquiste, on ne peut que constater que les bélugas ne pèsent pas lourd, encore moins que les épaulards, face à la détermination du pouvoir économique de se développer et de s'enrichir. On peut toujours espérer que le Biodôme va aider les gens à constater leur interdépendance avec la nature et à se mobiliser pour éviter que nos gouvernements agissent en éléphants dans un magasin de porcelaine, avec les risques que cela comporte pour nous tous.

    • René Pigeon - Abonné 4 septembre 2020 11 h 16

      « l'intérêt national » : l’intérêt du PCC et l’intérêt du PLC :

      « l'intérêt national » signifie que les travailleurs de l’AB, de la CB et du QC rémunérés par ces activités ne seraient pas capables, en majorité, de remplacer ces emplois par d’autres aussi payants.

      Lorsque nous entendons parler de « l'intérêt national », gardons à l’esprit que les deux partis rivaux – le PLC et le PCC – veulent à éviter – à tout prix, quelles que soient les conséquences – que les électeurs de l’AB votent pour le parti rival.

  • Mélissa Basora - Abonnée 4 septembre 2020 09 h 23

    Bravo!

    Mon dieu, vous avez tellement raison! Je fais référence à votre lecture de cette citation à la fin de l'exposition "Entre l'humain et la nature, le choc est inévitable". La citation m'avait laissée songeuse, mais je n'étais pas allée au fond de mon questionnement. L'homme fait partie de la nature. Le problème vient justement de cette perception erronée qu'il la domine ou qu'elle est une entité indépendante. Je doute moi aussi que "l'exhibition d’animaux en captivité donne aux gens l’impulsion de sauver leur habitat naturel". Ne reste-t-on pas au contraire dans l'idée qu'on peut recréer la nature et la contrôler comme bon nous semble en "recréant des écosystèmes" ? La visite m'a rendue plutôt triste. Quelle différence avec un zoo, au fond ? Des animaux en captivité, ça ne m'a jamais semblé être une occasion de se réjouir de toute façon. Ça ne me semble pas une façon tellement efficace de parler de sensibilisation...

    • Marc Therrien - Abonné 4 septembre 2020 18 h 36

      Comme le langage par la parole nous sépare et nous isole de ses autres vivants issus comme nous de la nature, il devient impossible de savoir, par exemple ici, si les animaux en captivité sont en mesure d’apprécier la différence entre la vie libre en nature et la vie en captivité et surtout, de savoir s’ils peuvent apprécier davantage la vie en captivité libérés de la prédation.

      Marc Therrien

  • Hélène Lecours - Abonnée 4 septembre 2020 09 h 44

    Changer d'attitude

    Il est très difficile pour les riches de passer par le chas de l'aiguille. Leurs paradis sont articiels. Ils profitent en attendant, en attendant très longtemps, trop longtemps, les révolutions si difficiles à enclencher. À commencer par les révolutions de l'esprit. Le "allez et dominez la terre" est encré depuis si longtemps dans nos inconscients collectifs que nous ne voyons pas l'évidence. Nous ne sommes pas des dieux et Dieu ne peut sauver celui qui se jette en enfer.