Pour saluer VLB

Vu la pandémie, vu toutes les glissades politiques qui accompagnent cette étrange période, Victor-Lévy Beaulieu aurait, d’ordinaire, déjà publié au moins un livre ou deux, plus ou moins polémiques, sans parler de quelques lettres aux journaux.

Mais voilà : rien. Silence.

Cela ne vous a pas frappés ? Moi si. On l’entend depuis 60 ans, l’omniprésent VLB, l’écrivain monumental de ce demi-pays. Et tout d’un coup, plus rien. Depuis deux ans, plus ou moins, le néant.

VLB aura 75 ans cette semaine. Je lui ai passé un coup de fil.

« J’ai été assez actif. Je m’étais toujours dit que si j’arrivais à 70 ans, ce serait beau. Je vais en avoir 75, dans quelques jours. J’écris depuis 60 ans. Ça suffit. » Et puis VLB a été malade. Les suites, dit-il, évasif, d’une lointaine poliomyélite. Et puis sa maison d’édition a piqué du nez. Et puis, et puis, et puis, ce qui l’intéresse, en ce moment, est surtout de ne rien faire. Voilà.

Mais que faire pour ne rien faire quand, depuis si longtemps, on a l’habitude, comme lui, de se lever à quatre heures du matin, jour après jour, pour se mettre à sa table et écrire ? Même à l’arrêt, VLB écrit encore. Sur quoi, cette fois ? Assez, dit-il, d’entendre partout répéter que la Chine mérite seulement du mépris, au nom de la démocratie. Il va donc donner à lire un livre sur la Chine. À cette fin, VLB jure s’être rendu à Shanghai. « J’y suis allé plusieurs fois. Mentalement. »

VLB est à classer parmi les insatiables voyageurs de l’immobile. Il me fait un peu songer à l’écrivain Joseph Kessel, qui, racontant son périple dans un coin perdu d’Afrique, s’était fait ratatichonner par un spécialiste de la région, lequel démontrait que l’écrivain ne s’y était jamais rendu. Kessel ne broncha pas d’un sourcil. Et il répondit ceci : « Mais qu’est-ce que ça peut bien faire, puisque je vous y ai amené ? »

Pandémie ou pas, le Québec est devenu un vaste hôpital, considère VLB. Un vrai mouroir. « On est dans une période où les choses s’éteignent d’elles-mêmes. » Ce demi-pays n’arrive pas à vivre tant il a été dressé à faire le mort. « Le Québec, ce n’est pas le fédéral qui l’a tué. Il s’est tué lui-même. » D’où l’intérêt, plus vif que jamais, d’aller voir ailleurs, de faire tomber les frontières, comme VLB l’a d’ailleurs toujours clamé.

Il y eut des gens, venus du fleuve Saint-Laurent, qui se sont engagés, au XIXe siècle, à bord de baleiniers. Ils firent le tour du monde, dans un appétit pour le connaître qu’il faut savoir retrouver, même en voyageur de l’immobile, plaide VLB, c’est-à-dire en suivant le courant de grands livres capables de nous conduire jusqu’à nous-mêmes. Tandis que la statue de John A. Macdonald tombe plus vite que sa Confédération, bienvenue plutôt au pays de Joyce, de Voltaire, de Melville, de Ferron, de Twain, de Tolstoï. Ces pays sont aussi les vôtres.

« Je peux au moins dire que je suis contemporain de ces gens-là. Je parle de l’étranger en disant que c’est aussi une part de nous. On peut entrer dans la vie des autres. Je pense, oui, que j’ai réussi à montrer ça. »

VLB ne se plaint de rien, répète-t-il. Mais il juge que sa société manque de repères culturels. « Je ne suis pas rancunier. Ailleurs, il y en a beaucoup des écrivains qui sont passés comme nous dans le beurre. Nous sommes restés sur la bande, à côté de l’histoire. Or la politique n’a de sens que si la littérature est là. On est dans un faux pays, tout un vrai à part ça ! »

Même pas un peu amer ? « Non. À quoi bon ? On ne me connaît plus. C’est tout. J’ai écrit au premier ministre cet hiver. Je n’ai reçu qu’un simple accusé de réception… Une première ! Il est vrai que, pour monsieur Legault et son entourage, la culture n’est pas tellement leur affaire. C’est le moins qu’on puisse dire. »

François Legault annonçait, ces derniers jours, qu’il continue de vouloir engloutir des millions dans le projet de construction d’un pont-tunnel entre Québec et Lévis, mettant la réalisation de cette étrange idée non fondée sur un pied d’égalité avec un projet de tramway. Pendant ce temps, dans l’est de Montréal, dans ce Montréal-Mort dont parlent nombre de livres de VLB, là où se trouve le gros de la population francophone, toujours rien en matière de développement du transport collectif. Dans le nationalisme de pacotille où se plaît à scintiller ce gouvernement, Montréal continue de s’angliciser tandis qu’on y attend, pour la semaine des quatre jeudis, un développement conséquent du métro depuis cinquante ans. On pourra toujours relire VLB pour comprendre la mise à l’écart d’une partie de la société au seul profit de quelques lubies pétaradantes.

« Tu veux défaire un pays, tu mets des gars comme Legault ou Trudeau au pouvoir », dit VLB. « On élit ces gens-là, même s’ils ne sont pas formés pour être des hommes d’État. » Alors vraiment, il préfère garder le silence. « Quand bien même je me fendrais le cul pour écrire deux textes par semaine, à quoi bon ? »

Mais non, rien de rien. Il ne regrette rien. « J’ai quand même réussi à prouver qu’il y avait un génie de la langue québécoise, à mener cette langue dans ses grosseurs. J’ai réussi à démontrer que notre langue était originale et qu’elle n’appartenait pas aux antiquaires. J’ai fait ce que je voulais. J’ai 75 ans. Ça suffit. »

Tant qu’à être dans le ton mortuaire, de quoi se souviendra-t-on de lui lorsqu’il sera parti ? Il croit que son Monsieur Melville lui survivra. Et aussi son James Joyce, l’Irlande, le Québec et les mots.

Parfois, il a le sentiment qu’on l’a déjà enterré. En tout cas, sa pierre tombale est prête, l’épitaphe déjà gravée. « C’est écrit : “Aimer, c’est agir.” C’est signé Victor Hugo. » En attendant son heure, VLB lit Lao-tseu. « Là, j’apprends l’inaction, le non-agir. »

Quoiqu’on l’imagine d’emblée bien mal rester assis longtemps à contempler les mouches, n’ouvrant la bouche que pour en avaler une, je lève mon verre (d’eau) à VLB, au jour de son anniversaire, sachant qu’on l’attend encore, du côté de l’avenir.

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