De Gdansk à Minsk

Il y a 40 ans aujourd’hui, le 31 août 1980, les Polonais écrivaient l’une des pages les plus extraordinaires — bien qu’injustement oubliée — de l’histoire du communisme soviétique.

La première révolte ouvrière organisée en syndicat indépendant et durable, sous le nom de « Solidarité » — dans la ville côtière de Gdansk, puis bientôt dans toute la Pologne pendant 400 jours —, allait mettre à genoux, à Varsovie, un régime inféodé à l’Union soviétique.

Les « accords de Gdansk » avaient été négociés lors d’une grève historique de deux semaines aux chantiers navals de la ville, à l’époque un énorme fleuron industriel polonais. Ils légalisaient la mise sur pied d’un syndicat indépendant — hérésie absolue dans le système socialiste soviétique — et codifiaient les rapports entre un employeur étatique et des travailleurs qui ne se reconnaissaient plus dans leur supposé « État ouvrier ».

Tout au long de ses 15 mois d’existence légale (août 1980-décembre 1981), « Solidarité » devint immédiatement bien plus qu’un syndicat indépendant. L’expérience d’un mouvement social autonome dans un système totalitaire de gauche — sans alternance possible au pouvoir — était inouïe, inconcevable.

Ce régime prétendait — dans la continuité de Lénine, de Staline et de l’Empire soviétique — parler au nom du prolétariat. Il dut faire face à une révolte globale des prolétaires et de toute la société contre ce mensonge.

« Solidarité » représentait à la fois la quête de justice sociale face aux privilèges, de démocratie dans un système totalitaire, et d’indépendance dans un « bloc de l’Est » sans véritable souveraineté.

Mais en même temps, ce fut un mouvement « autolimité » qui, parce qu’il était en avance sur son temps, ne pouvait aboutir au souhait de la majorité écrasante de la population : la chute du régime. Tel un nuage permanent, la menace des chars soviétiques était omniprésente, castratrice. Elle explique le recul temporaire du 13 décembre 1981, lors du « coup » du général Jaruzelski.

Les accords de Gdansk furent le premier craquement dans une séquence d’événements qui allait s’avérer fatale à l’URSS et à son système.

Ronald Reagan, le pape Jean-Paul II, Lech Walesa et, surtout, Mikhaïl Gorbatchev ont tous joué des rôles importants dans la chute du soviétisme. L’Histoire a retenu l’année 1989, la cascade de révolutions à l’Est et la chute du mur de Berlin le 9 novembre, comme moments clés de cette révolution démocratique.

Mais rien de tout cela — avec l’accélération de l’Histoire dans les années 1980, qui suivait quatre décennies d’immobilisme et de révoltes ponctuelles écrasées — n’aurait été possible sans l’événement fondateur de Gdansk, en août 1980.


 

Que reste-t-il de Gdansk en 2020 ? La révolution « Solidarité » a été victorieuse en 1989, puis, bien plus tard, a cédé la place au désenchantement démocratique. À moyen terme, un autoritarisme de droite (pas aussi totalitaire que le soviétisme) a succédé, en Pologne et en Hongrie, à l’autoritarisme de gauche.

Économiquement, le résultat de cette révolution fut extraordinaire : un doublement, voire un triplement, du niveau de vie de l’écrasante majorité des Polonais. Idem pour les Tchèques ou les Hongrois. Ils sont devenus des Européens.

On était cependant loin, en 2010, après 20 ans de croissance à la chinoise, de l’idéal romantique de 1980-1981, appelé à l’époque « autogestion ». En termes économiques, la révolution ouvrière de « Solidarité » a plutôt abouti — en plus de l’indépendance politique et de la démocratie libérale — à un capitalisme modernisateur et efficace, parfois brutal.

Pourtant, quelque part en Europe, subsiste un reliquat direct de l’époque communiste…

Nous sommes à Minsk, en Biélorussie, à l’été 2020, et la révolte gronde. Là-bas, la révolution occidentale n’a pas vraiment eu lieu, en tout cas jamais comme en Pologne ou en République tchèque.

À Minsk, le niveau de vie représente un tiers de ce qu’il est à Varsovie. Une dictature est en place, ou « démocrature », avec des élections factices aujourd’hui contestées par la multitude dans la rue, et une répression brutale. Quant à l’identité nationale, elle nage dans l’imprécision et l’indécision, dans l’ombre pesante du « grand frère » russe.

Allons-nous assister à un Salidarnasć biélorusse ?

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

  
7 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 31 août 2020 10 h 59

    J'étais à Varsovie peu avant le recul, que vous dites temporaire, orchestré par le général Jaruzelski de décembre 1981. L'emprise militaire était dans l'air pour stopper l’irradiation de Solidarność issu d’une fédération de syndicat opposée au régime de la République populaire de Pologne.

    À ce mouvement se sont joints des dirigeants de l’église et des milieux d’affaire, ce qui a incité les dirigeants du régime à utiliser la force. Je l’ai noté à plusieurs occasions. Les gens avec qui j’étais en contact, sans armes, opéraient avec minutie et prudence obligée.

    Avancer que Solidarność présage de la chute du Mur de Berlin, je ne saurais le dire, parce que cette chute n’est certes pas indépendante d’une percée d’approches plus libérales, voire néolibérales au Royaume-Uni, en Europe et aux États-Unis et questionnaient l’ordre du monde de Yalta de l’après-Deuxième Guerre mondiale.

    La chute du Mur de Berlin annonce plus la déroute de l’ex-URSS et son virage capitaliste, mais aussi l’émergence de forces économiques, certes en Europe, mais aussi dans plusieurs États indépendants, en particulier celui de la Chine populaire qui sut composer avec des dirigeants d’entreprises privées et d’État.

    Minsk m’apparait plus une révolte des gagnepetit et des citoyens et citoyennes qui veulent instaurer une démocratie élective, ce qui diffère de l’approche de Solidarność, qui fut plus revendicative.

    • François Brousseau - Abonné 31 août 2020 22 h 38

      M. Bariteau :

      Je ne commenterai pas votre commentaire... mais je vous signale que j'étais aussi en Pologne pendant plusieurs semaines (à Varsovie ou à Cracovie) en octobre et en novembre 1981 !

      François Brousseau

  • Pierre Fortin - Abonné 31 août 2020 12 h 37

    Un Salidarnasć au Bélarus ?


    La question mérite d'être posée, mais il faudrait comprendre ce qui agite le pays. Il y a le président dictateur et l'opposition de Mme Tikhanovskaïa, mais il y a surtout l'opposition populaire locale légitime qui réclame depuis longtemps une amélioration de ses conditions de vie tout en étant consciente que son économie est très étroitement reliée à celle de la Russie.

    Le Bélarus profite depuis son indépendance du soutien russe à hauteur de 17% de son PIB, du pétrole russe à prix réduit qu'il revend à l'Ouest avec profit et d'un marché russe qui absorbe la plus grande partie de sa production. Difficile de couper les ponts dans ces conditions, d'autant plus que les Russes et les Biélorusses partagent la même langue et en bonne partie la même histoire. Ils n'ont aucun différend significatif. Loukachenko, qui s'est amusé à faire la danse des sept voiles avec la Russie au sujet de la création d’un État de l’Union entre les deux pays, en jouant l'Est contre l'Ouest, se retrouve isolé.

    Svetlana Tikhanovskaïa a peut-être mené le peuple dans la rue, mais il ne la soutient pas pour autant. Elle a publié son programme pour le retirer de son site peu après. Ses propositions prévoyaient le retrait de la Communauté économique des États eurasiatiques (CEEA), de l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC), de l’Union Russie-Biélorussie, et son objectif à plus long terme est de rejoindre non seulement l'Union européenne, mais aussi l'OTAN, de biélorussiser la vie du pays en imposant la langue biélorusse tout en évinçant la langue russe que parle la quasi totalité de la population.

    Il y a peu de chances que les Biélorusses adhèrent à un tel programme qui les conduiraient au scénario ukrainien, ce qu'ils fuient comme la peste. Et pour ajouter à la confusion, Mme Tikhanovskaïa, qui ne s'exprimait pas en biélorusse ou en russe, mais en anglais, a déclaré qu'elle ne participerait pas à une nouvelle élection si elle était organisée.

    Comprenne qui pourra.

    • Claude Bariteau - Abonné 31 août 2020 17 h 18

      Un plaisir de vous lire. Mme Tikhanoskaïa est dans le champ et a compris que le peuple rejette le régime dictatorial et n'est pas du tout intéressé à faire un pied de nez à la Russie. Le peuple cherche plutôt à créer un système politique démocratique à la hauteur de ses aspirations.

    • Pierre Fortin - Abonné 31 août 2020 20 h 23

      Merci de me corriger en parlant de Solidarność, Monsieur Bariteau.

      Il sortira peut-être un Lech Wałęsa de ces travailleurs sortis en grève ponctuelle pour dire qu'ils existent et qu'ils font marcher leur pays, qui contribuera surtout à orienter le Bélarus dans sa sortie de crise en portant la noblesse d'un peuple dévoué à sa patrie, si on lui en laisse la chance.

  • Michel Lebel - Abonné 31 août 2020 16 h 59

    Liberté!

    Je dirai simplement: à bas les dictatures et les Loukachenkos de ce monde et vive la liberté! En solidarité avec le peuple biélorusse. Et que le gouvernement canadien appuie ce peuple.

    M.L.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 1 septembre 2020 16 h 56

      "Et que le Canada appuie ce peuple" dit Me Lebel ,quand le meme Canada est incapable non seulement d'appuyer le Québec

      mais fait tout pour lui mettre des batons dans les roues .J.A. McDolnald est de retour.