La Charte bis

Comme vous, j’ai bien hâte de savoir à quelle sauce le ministre Simon Jolin-Barrette apprêtera la nouvelle mouture de la Charte de la langue française. S’attaquera-t-il à la fréquentation des cégeps anglophones ? Élargira-t-il sa portée aux organismes fédéraux ou aux entreprises de moins de 50 employés ? Se bornera-t-il à quelques tours de vis administratifs pour en favoriser une application plus sévère ?

On verra bientôt de quel bois on se chauffe au « 101 bis, rue Jolin-Barrette ». Quoique son action autour de l’immigration et de la laïcité laisse croire que l’homme préfère nettement le chauffage à l’huile, corsé au kérosène. Chose certaine, il ne nous servira pas du vieux réchauffé.

Avant de vous exprimer mes deux souhaits, permettez-moi de faire un détour personnel. Car je dois admettre que je reviens de loin sur cette question. Si vous m’aviez demandé il y a 30 ans ce que je pensais de la loi 101, je vous aurais répondu qu’une langue est certainement malade s’il lui faut une politique de défense et que ça ne peut pas marcher.

Toujours est-il que mes recherches personnelles m’ont amené à penser exactement le contraire aujourd’hui. En réalité, toutes les langues et toutes les cultures ont des politiques de protection et il n’y a aucune raison que le Québec n’en ait pas une. Même l’anglais a ses politiques — en Amérique, elles visaient d’abord à assimiler les francophones. Une bonne politique peut même raviver une langue moribonde : c’est arrivé au gallois, au catalan et surtout à l’hébreu.

Les politiques linguistiques ne sont d’ailleurs pas le seul fait des gouvernements. Les entreprises en ont. Les universités aussi, les médias, évidemment. À tel point que la loi québécoise sur l’affichage, tant décriée jadis, n’était que le miroir très exact des politiques d’affichage des entreprises évoluant dans un cadre législatif bilingue. Au ras des pâquerettes, il existe des millions de micropolitiques linguistiques familiales et individuelles. Une commerçante qui accueille sa clientèle en disant « Bonjour-Hi », c’est une politique. Une Québécoise qui attend de se faire dire « Bonjour-Hi » avant de dire bonjour, c’en est une autre.

Si tout le monde et son chien ont le droit d’avoir une politique linguistique, il n’y a aucune raison qu’un gouvernement n’en ait pas une lui aussi.

Personnellement, je continue de croire que le civisme est la meilleure des politiques et que s’il y a eu un affaiblissement du français au Québec, ce dont je doute personnellement, c’est bien davantage par manque de sens civique des Québécois que par la faiblesse des politiques. Autrement dit, les politiques officielles du gouvernement ont le mérite d’orienter toutes les autres, mais le tout sera d’autant plus fort que les Québécois agiront dans le mêmesens. C’est exactement comme pour les politiques de recyclage : ça ne sera jamais meilleur que ce que vous mettez dans le bac.

Jolin-Barrette, donc. Je souhaite de tout cœur que le ministre n’essaie pas de se projeter dans l’avenir en regardant dans le rétroviseur. Le Québec de 2020 n’est pas le Québec de 1977. Le français n’est plus une langue ethnique, mais une langue mondialisée, qui n’a jamais été autant enseignée dans le monde, monde où les entreprises québécoises sont sorties des vieux schèmes pour devenir des exportatrices parfois agressives.

Comme je l’ai déjà écrit dans ces pages, ce dont la défense de la langue française a le plus besoin, c’est une ligne « offensive ». Le ministre Jolin-Barrette ne contrôle ni les relations intergouvernementales canadiennes, ni les affaires internationales, ni l’appareil diplomatique. Ce qui serait de son ressort, ce serait que l’on exige plus des entreprises et des organisations québécoises. Actuellement, les entreprises de plus de 50 employés doivent avoir un comité de francisation. C’était bien dans les années 1970, mais ça fait un peu pic-pic en 2020.

Il serait plus que temps que l’on demande aux organisations québécoises qui ont une action extérieure — entreprises, universités, instituts, associations — qu’elles élaborent leur propre politique linguistique interne, et explicite. Cette politique devrait stipuler les règles linguistiques qui s’appliquent à l’embauche, à la promotion interne et au fonctionnement du conseil d’administration.

Il me semble que le véritable enjeu de la pertinence du français au Québec en 2020 se trouve précisément là.

Mon second souhait porte sur l’Office québécois de la langue française. Selon moi, il faudrait absolument séparer le travail méritoire de terminologie, qui était le premier mandat de l’OQLF dès sa création en 1961, de celui de la surveillance des entreprises, qu’on lui a rajouté en 1977. Ces deux activités sont méritoires et nécessaires, mais incompatibles, même si elles partagent une volonté d’ingénierie sociale. Confier ces deux mandats très différents au même organisme ne fait que créer la confusion. La terminologie est un travail savant qui demande de la créativité et une sensibilité de poète. La francisation est un travail politique qui demande de la conviction et du doigté. Ça n’est pas la même chose et il m’a toujours paru ridicule de demander au même organe de faire les deux.

Et maintenant, roulement de tambours en attendant le ministre…

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