Vertiges de la rentrée

C’est une rentrée comme on n’en a jamais connu qui commence ces jours-ci et cela vaut bien entendu aussi pour la mienne, alors que je reprends ces chroniques hebdomadaires pour y parler d’une actualité en éducation si imprévisible qu’elle me donne, et à vous aussi j’en suis persuadé, le vertige.

Trois mots me viennent à l’esprit pour la décrire.

Le premier — l’inconnu — est de Donald Rumsfeld.

Ce qu’on ne sait pas ne pas savoir

Durant la guerre contre l’Irak, certains s’en souviendront, il avait suggéré qu’il y avait certes dans tout ce qui se déroulait des choses qu’on savait qu’on savait et des choses qu’on savait qu’on ignorait ; mais, ajoutait-il, il s’y trouvait aussi des choses dont on ignorait qu’on ne les savait pas.

On s’est moqué. À tort.

Car cela est souvent vrai et ce singulier inconnu décrit justement bien ce que nous vivons en ce moment en éducation. On sait par exemple quand la rentrée va commencer à tel ou tel ordre d’enseignement ; on sait aussi que nous manquons d’informations sur des données importantes (par exemple, et pour revenir sur ce que je tiens pour un drame national qu’on aurait pu éviter, combien d’enseignants il nous manque, exactement ?) et on s’efforce de l’apprendre.

Mais ce « ce qu’on ne sait pas qu’on ne sait pas » met le doigt sur un aspect du tragique de notre situation, qui est, entre autres pour cette raison, si imprévisible et terrifiante.

Cela me suggère mon deuxième mot de la rentrée.

Indulgence

On ne peut pas garantir ne pas s’être trompé ; et les décideurs, dont on peut penser avec Socrate qu’ils ne pourraient volontairement avoir voulu faire du mal, ont agi au mieux devant cette situation inédite et toutes ses inconnues.

Ils ont notamment conclu, et cela se défend, qu’il valait mieux, pour tout le monde et d’abord pour les enfants et les adolescents et compte tenu de ce qu’on sait en ce moment, rouvrir les classes. Mais il se peut, il est même probable, que l’avenir, peut-être proche, nous contraindra à réviser nos plans, voire que ce qu’on découvrira, étonnés, qu’on ne savait pas qu’on ne savait pas, nous contraindra à les abandonner.

Soyons indulgents. Envers les décideurs. Envers les acteurs du milieu. Envers nous-mêmes, collectivement et individuellement.

Exigeons aussi qu’on s’efforce de réunir toutes les informations disponibles, qu’on s’abreuve à toutes les données probantes pertinentes et demandons qu’on s’ajuste, le plus rapidement possible. Mais donnons-nous aussi à tous et à toutes le droit à l’erreur. Car il y en aura. Inévitablement.

Il va de soi que cette indulgence ne peut se pratiquer qu’envers les intervenants et les institutions qui font preuve de transparence et d’honnêteté et qui nous dévoilent et rendent accessibles toutes les informations pertinentes qui permettent de juger de leurs prises de décisions.

Citoyenneté

Je pense enfin, et c’est mon troisième mot de la rentrée, que l’heure est au déploiement de vertus citoyennes. Il nous faut, aujourd’hui comme jamais, nous placer du point de vue du bien commun, déployer partout et tant qu’on en est capable un profond et sincère sens civique, faire des sacrifices, être généreux. Je nous en sais capables, nous les personnes qui œuvrons en éducation, motivées comme nous le sommes par notre amour des enfants et par l’immense importance que par le choix de nos professions nous reconnaissons à l’éducation.

Je ferai ici de mon mieux pour contribuer modestement à l’effort collectif. N’hésitez pas à me contacter (baillargeon.normand@uqam.ca) pour me suggérer des sujets, me transmettre des informations qui méritent d’être partagées ou pour toute autre raison ou demande.

Des leçons sur l’enseignement à distance

En ces heures tragiques, je pense, comme je l’ai toujours pensé, que la science et les données probantes sont un indispensable outil pour comprendre l’éducation et pour prendre de bonnes décisions à son sujet.

En voici un exemple.

J’ai eu la chance de consulter les résultats d’une recherche encore inédite menée par Steve Bissonnette (TELUQ) et Christian Boyer sur cet enseignement à distance que la pandémie de COVID-19 a brutalement imposé aux établissements scolaires en mars dernier.

Intitulé Enseigner à distance, non par choix, mais par obligation, ce texte rappelle l’importante distinction entre cours en ligne et école virtuelle, par laquelle tout est en ligne.

La recherche montre que les premiers ne sont généralement pas aussi efficaces que les cours en présentiel ; elle montre aussi « un effet profondément négatif de la fréquentation d’une école virtuelle », même pour des élèves ayant de bons résultats scolaires et provenant de milieux favorisés ! Les raisons qui expliquent cela sont sans doute nombreuses et complexes, mais les auteurs suggèrent qu’à la lumière « des études et des résultats disponibles, il s’avère inapproprié de recommander une transformation profonde de l’école actuelle au profit d’une école virtuelle offrant uniquement un enseignement à distance ».

Quand celui-ci s’impose, comme cela a été le cas chez nous, il sera crucial de fonder les pratiques pédagogiques sur des données probantes et non, comme cela se fait trop souvent, « d’introduire encore plus de pseudoscience dans la profession enseignante ». Les auteurs rappellent ce que sont ces pratiques inspirées de l’Enseignement explicite qui devraient inspirer un enseignement virtuel que les circonstances imposent.

J’y reviendrai sans doute…

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