Erin O’Toole à la conquête du Québec

L’ancien député Alupa Clarke a été accueilli en héros par l’équipe d’Erin O’Toole à Toronto, dimanche dernier, lors du dépouillement du vote clôturant la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada. La victoire de M. O’Toole n’a été confirmée qu’au petit matin lundi. Mais le travail accompli par M. Clarke pour recruter de nouveaux membres au Québec, où il fut l’organisateur en chef de la campagne de M. O’Toole, aura permis à ce dernier de se faufiler devant le favori, Peter MacKay, lors du dernier tour de scrutin.

Les membres du parti au Québec ont compté pour à peine 4 % des 175 000 militants conservateurs qui ont exercé leur droit de vote. Mais avec 23 % des points selon le mode de scrutin choisi par les conservateurs pour élire leur nouveau chef, le Québec a joué un rôle disproportionné dans la sélection de celui qui mènera les troupes conservatrices lors des prochaines élections fédérales. Il aura suffi que M. Clarke recrute quelques centaines de nouveaux membres au Québec, en ciblant notamment des propriétaires d’armes à feu, pour remporter une majorité des points dans la province. Cela a fait pencher la balance dans une course qui est passée largement sous les radars des médias en pleine pandémie.

Pour M. Clarke, qui a perdu dans sa circonscription de Beauport-Limoilou lors des élections en octobre dernier, la récompense n’a pas tardé. Dès mercredi, il a été nommé conseiller principal du nouveau chef avec le mandat d’améliorer les chances conservatrices au Québec, où le parti stagne depuis plus de deux décennies. Le parti détient actuellement 10 des 78 sièges du Québec à la Chambre des communes et demeure une force marginale à l’extérieur de la grande région de Québec et du Saguenay. Malgré les efforts fournis par les prédécesseurs de M. O’Toole, Stephen Harper et Andrew Scheer, les électeurs d’ailleurs au Québec continuent de bouder le PCC en raison de son image passéiste et de son appui indéfectible à l’industrie pétrolière albertaine.

M. O’Toole saura-t-il changer la donne ? Lors de la course à la chefferie, Peter MacKay a gagné l’appui de sept députés conservateurs du Québec. Seul le député de Chicoutimi–Le Fjord, Richard Martel, s’est prononcé en faveur de M. O’Toole. Les députés Gérard Deltell et Alain Rayes sont restés neutres durant la course, alors que M. Deltell avait appuyé M. O’Toole lors de la course à la chefferie de 2017. M. O’Toole avait alors terminé troisième, derrière M. Scheer et Maxime Bernier. Quant à M. Clarke, il avait appuyé M. Bernier en 2017.

Tout porte à croire cependant que M. O’Toole constituerait une plus grande menace pour les libéraux et le Bloc québécois lors des prochaines élections fédérales au Québec que M. Scheer en 2019. M. Scheer n’a jamais réussi à dissiper l’ambiguïté concernant ses positions sur l’avortement et le mariage entre les personnes du même sexe. M. O’Toole a profité de sa première conférence de presse comme chef mardi matin pour faire une déclaration de foi en ce qui concerne les droits fondamentaux des femmes et des personnes LGBTQ. Il risque toutefois d’être talonné par les libéraux et les bloquistes en raison de sa dette présumée envers les propriétaires des armes à feu qui ont contribué à sa victoire dans la course à la chefferie.

  

M. O’Toole a déjà démontré qu’il est un politicien plus habile que M. Scheer, dont les compétences en français laissaient drôlement à désirer. Né en 1973 au Québec — son père travaillait alors à l’usine de General Motors à Boisbriand —, M. O’Toole a grandement amélioré la qualité de son français depuis le début de la course à la chefferie, démontrant ainsi une détermination à réussir là où M. Scheer a échoué, en gagnant le respect, sinon la confiance, des Québécois. Il fut le seul candidat dans la course à la chefferie à consacrer un chapitre de sa plateforme aux enjeux spécifiquement québécois, promettant qu’un gouvernement fédéral qu’il présiderait ne s’immiscerait jamais dans « les affaires internes du Québec ». Il y est notamment question de la loi 21, dont la constitutionnalité est présentement contestée devant les tribunaux. Le gouvernement du premier ministre Justin Trudeau, qui s’oppose à la loi 21, n’exclut pas la possibilité de participer à cette contestation à un stade ultérieur.

M. O’Toole s’engage aussi à « travailler avec le gouvernement du Québec afin d’accroître l’autonomie dont celui-ci dispose en matière d’immigration, en incluant les réfugiés et la réunification familiale ». M. Trudeau s’est aussi engagé à discuter de ce dossier avec le gouvernement du premier ministre François Legault, mais il ne semble pas prêt pour l’instant à accorder au Québec plus de pouvoirs en matière d’immigration. La question est hautement délicate dans le reste du Canada, où la réduction des seuils d’immigration déjà adoptée par le gouvernement caquiste est vivement critiquée dans les sphères libérales.

Dès son élection comme chef, M. O’Toole a dit vouloir rencontrer M. Legault avant tout autre premier ministre provincial. Mais il est peu probable que M. Legault, qui n’a appuyé aucun parti politique lors des dernières élections fédérales, veuille faire une alliance avec les conservateurs de M. O’Toole lors du prochain scrutin fédéral. Tout comme son homologue ontarien, Doug Ford, qui a déjà fait savoir qu’il ne fera pas campagne aux côtés de M. O’Toole. Et si les premiers ministres des deux plus grandes provinces du pays préfèrent garder leurs distances par rapport à M. O’Toole, c’est probablement parce qu’ils trouvent que M. Trudeau — qui leur promet sans cesse plus d’argent fédéral pour faire face à l’après-pandémie — n’est pas si mal, après tout.

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