Un destin provincial

Détenteur d’une maîtrise en science politique de l’UQAM, Alexandre Poulin est né en Beauce, en 1993. Il avait donc dix ans quand Jean Charest a pris le pouvoir en 2003. « Si j’ai vu le jour dans un enthousiasme contagieux [les années préréférendaires], j’ai passé mon adolescence à ne côtoyer que le morne statu quo », écrit-il dans Un désir d’achèvement (Boréal, 2020, 200 pages). Pierre Vadeboncœur disait de sa génération qu’elle avait grandi « dans l’atonie spirituelle et le vide des idées ». Poulin constate aujourd’hui que la situation de sa génération n’est pas différente.

Que ce jeune homme soit devenu un essayiste souverainiste relève presque du miracle. En 1995, l’odeur de la défaite flotte partout au Québec. Trois projets visant une forme d’émancipation québécoise viennent d’échouer : échec des nationalistes avec l’accord du lac Meech, échec des fédéralistes avec l’accord de Charlottetown et échec des souverainistes au référendum. Après 1995, et dans la foulée de la déclaration de Parizeau sur les « votes ethniques », même la référence culturelle québécoise s’accompagne « d’une mauvaise conscience ».

Si la Révolution tranquille avait marqué une tentative de « déprovincialisation » du Québec, les quinze années de gouvernement libéral entamées en 2003 allaient marquer une ère de « reprovincialisation », en abandonnant la question du régime politique au profit d’un discours dépolitisé chantant la réussite individuelle. Une atmosphère semblable ne peut qu’imprégner les esprits. En décembre 2018, par exemple, la mairesse de Montréal, Valérie Plante, « oubliait » de parler français lors d’un discours prononcé dans sa ville devant des investisseurs étrangers ! Une telle colonisation mentale laisse pantois.

Poulin a 18 ans, en 2012, au moment de la grève étudiante. S’il reconnaît que l’événement a contribué à l’éveil de sa conscience politique, il précise aussitôt que ses lectures subséquentes des grands penseurs politiques québécois lui ont fait comprendre que cet éveil, pour n’être pas vain, devait s’attaquer à « la question essentielle à laquelle notre génération devra répondre », c’est-à-dire « celle de la culture québécoise et de la forme politique qui devra lui être associée ».

Poulin a fait ses devoirs. Il a lu les Fernand Dumont, Pierre Vadeboncœur, Gérard Bouchard, François Ricard, Jacques Beauchemin, Daniel D. Jacques, Joseph-Yvon Thériault et quelques autres, dont il propose, dans cet essai, des interprétations parfois critiques, mais toujours éclairantes. Sa conclusion est celle des plus souverainistes de ces auteurs.

 

Poulin croit que, comme l’écrivait Vadeboncœur, « nous avons tout d’un peuple et très peu de son pouvoir » ; il affirme que « la condition québécoise est une force qui résiste, inscrite dans la durée, sans être pourvue des outils pour l’assurer » ; il constate qu’« un désir d’achèvement traverse l’histoire du Québec », mais que nous peinons à le mener à terme, c’est-à-dire à l’autonomie politique. Pour des raisons historiques, nous oscillons entre mépris de nous-mêmes — parler anglais, c’est donc mieux — et messianisme compensatoire — nous serions plus écologistes que tout le monde —, entre désir d’indépendance politique et repli sur un nationalisme culturel. Le lecteur familier de ces débats reconnaîtra dans cette thèse plusieurs des idées de l’essayiste Yvan Lamonde.

Dans Un coin dans la mémoire (Leméac, 2017), ce dernier affirme que « le cerveau politique des Québécois », depuis 1837, est divisé entre « une nationalité d’émancipation » politique, représentée par Papineau, et « une nationalité de conservation » culturelle, mise en avant par Étienne Parent. Dans le chapitre le plus original de son essai, Poulin établit un lien entre le parcours du réformiste Parent et François Legault.

D’abord proche de Papineau, Parent s’en éloigne ensuite parce qu’il le trouve trop radical et il en vient finalement à défendre un nationalisme culturel, fortifié par une économie nationale vigoureuse. En 1837, il écrit qu’« un peuple peut se résigner à un sort malheureux sans déshonneur ».

On reconnaît dans cette évolution le parcours de Legault. D’abord souverainiste convaincu que la complète autonomie politique est nécessaire à l’épanouissement du Québec, le premier ministre caquiste, constatant le blocage de son option, se repliera sur un nationalisme culturel, « sans mordant politique », précise Poulin, stimulé par un souci de rattrapage économique.

Même s’il se montre à la hauteur de cette mission — parviendra-t-il à enrichir le Québec et à bonifier la loi 101 pour rétablir le français comme langue normale de travail ? —, Legault n’aura qu’adouci notre destin provincial. Comme « projet collectif d’exister », pour reprendre l’expression du sociologue Marcel Rioux que cite Poulin, c’est terne, fragile et insuffisant.

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