Le vrai test

Il aura fallu à Erin O’Toole des heures d’attente pour enfin savoir que sa deuxième tentative pour décrocher le titre de chef du Parti conservateur du Canada (PCC) était la bonne. Arrivé bon troisième en 2017 derrière Andrew Scheer et Maxime Bernier, il a su cette fois damer le pion à un des pères fondateurs du parti, Peter MacKay, celui qu’on disait pourtant favori.

Considérés comme des modérés et même des progressistes, ces deux anciens ministres de Stephen Harper se disent entre autres en faveur de la liberté de choix des femmes en matière d’avortement. Mais pour gagner, ils devaient persuader non pas l’ensemble des Canadiens, mais la majorité des militants conservateurs, ce qui voulait aussi dire la frange mobilisée des conservateurs sociaux.

Cette dernière avait écarté dès le départ tout appui à Peter MacKay, mais comme il partait en avance parmi les modérés, Erin O’Toole devait ratisser plus large que sa base naturelle. Alors il a flirté avec les conservateurs sociaux, s’en prenant à M. MacKay, qui voulait laisser ses futurs députés, mais pas ses ministres, voter selon leur conscience sur un éventuel projet de loi pouvant limiter le droit à l’avortement. M. O’Toole, lui, s’engageait à ne menotter personne.

Il n’a pas récolté les appuis espérés aux deux premiers tours, les candidats Leslyn Lewis et Derek Sloan, des conservateurs sociaux assumés, faisant le plein de ces votes. Au troisième tour, par contre, c’est derrière Erin O’Toole que les trois quarts d’entre eux se sont repliés afin de barrer la route à M. MacKay. Comme au moment de la victoire d’Andrew Scheer en 2017, les conservateurs sociaux ont fait une différence.

Le nouveau chef se retrouve-t-il à son tour avec une dette envers eux ? Chose certaine, il ne pourra pas les ignorer. Il le pourra d’autant moins que la candidate Leslyn Lewis a charmé le parti par son intelligence et son charisme, au point de se retrouver au coude à coude avec les deux meneurs lors du deuxième tour. L’effet Lewis ne s’est toutefois pas fait sentir au Québec, l’avocate étant unilingue.

M. O’Toole devra manœuvrer avec flair. La défaite d’Andrew Scheer en 2019 a été largement attribuée à l’effet repoussoir de son conservatisme social et au manque de vision du parti en matière de lutte contre les changements climatiques. Ce qu’aucun candidat n’a proposé de corriger durant cette course, soit dit en passant. Le PCC, qui avait une chance de gagner l’an dernier, a obtenu moins de votes qu’en 2015 dans l’est du pays. L’augmentation de ses appuis était concentrée dans les provinces de l’Ouest, son château fort traditionnel.

On peut se demander si ce ne sont pas les exigences d’une campagne à la direction qui ont poussé M. O’Toole à se donner parfois des airs de populiste américain alors que son discours de victoire avait une tout autre saveur. Rassembleur, le nouveau chef a tendu la main à presque tous les segments de la société canadienne et même aux partisans des autres partis. « Que vous soyez noir, blanc, brun ou de toute autre race ou origine, LGBT ou straight, autochtone ou membre de la famille canadienne depuis cinq semaines ou cinq générations […], que vous priiez le vendredi, le samedi, le dimanche ou pas du tout, vous êtes une part importante du Canada et vous avez une place au sein du Parti conservateur du Canada », a-t-il dit au petit matin.

M. O’Toole a des atouts dans son jeu pour améliorer la position de son parti, dont certaines de ses politiques taillées sur mesure pour le Québec. Il a aussi une approche généralement plus respectueuse des compétences provinciales que celle des libéraux. Cette course à la direction a cependant démarré avant la pandémie et les programmes des candidats, y compris le sien, n’ont vraiment pas su en tenir compte. Une mise à niveau urgente s’impose pour prétendre être une vraie solution de rechange.

La dénonciation du manque de jugement des Justin Trudeau et Bill Morneau dans l’affaire UNIS est justifiée, mais réduire l’action du gouvernement durant la crise sanitaire à ce cafouillage, c’est sous-estimer ce qui compte le plus pour des millions de citoyens. Ils ont évité la catastrophe grâce aux programmes d’aide, beaucoup en ont encore besoin et sont soulagés que le gouvernement ait eu cette audace. Les Canadiens n’ont pas perdu de vue non plus que cette crise s’ajoute à d’autres, dont celle des bouleversements climatiques qu’on ne peut ignorer.

Même s’il est député, Erin O’Toole est méconnu du public et le reconnaît lui-même. Le cafouillage entourant le décompte du vote l’a privé d’une tribune précieuse dimanche. Le Parlement ayant été prorogé, il ne pourra pas prendre avantage de sa visibilité aux Communes pour se faire connaître, surtout si le test parlementaire se transforme en test électoral.

Avec la présentation d’un discours du Trône le 23 septembre, le premier ministre Trudeau force la tenue d’un vote de confiance, et aux partis qui rêvent de le défaire, il impose l’obligation de présenter leur propre plan de relance postpandémie. Il reviendra à M. O’Toole de démontrer qu’il a su prendre acte des failles des filets sociaux et économiques mises en relief par la crise.

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