La patronne

En commentant la nomination de Chrystia Freeland comme ministre fédérale des Finances cette semaine, le premier ministre ontarien, Doug Ford, n’a pas tari d’éloges pour celle qui est devenue la première femme à occuper ce poste névralgique. Au dire du chef progressiste conservateur et ancien ennemi juré de Justin Trudeau, Mme Freeland est grandement responsable du changement de ton dans les relations entre sa province et Ottawa depuis les dernières élections fédérales et la nomination de l’ancienne journaliste comme ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes. Depuis le début de la pandémie, les deux politiciens échangent des textos presque tous les jours. Ils seraient même devenus « amis ».
« J’adore Chrystia Freeland. Elle est incroyable », a dit M. Ford mardi lorsqu’il a été interrogé par les médias en banlieue de Toronto. Certes, il sait qu’en pleine pandémie, les électeurs ontariens ne veulent pas voir la moindre chicane atterrir sur la place publique.

Mme Freeland a beau avoir lutté contre M. Ford lors des élections ontariennes en 2018, et à nouveau lors de la campagne fédérale de l’an dernier, M. Ford n’est plus le politicien de droite qu’il était il y a quelques mois à peine. Il ne fustige plus ses adversaires politiques et essaie d’unir tous les Ontariens derrière lui en temps de crise.

Les commentaires de M. Ford sur Mme Freeland témoignent toutefois des capacités interpersonnelles de cette dernière. Partout où elle passe, Mme Freeland semble se faire bien plus d’amis que d’ennemis, à moins qu’il ne s’agisse du président russe, Vladimir Poutine, qui n’aurait pas aimé son travail comme correspondante du Financial Times à Moscou à la fin des années 1990. Mme Freeland avait alors écrit un livre sur la corruption endémique au sein du gouvernement russe et sur les relations symbiotiques entre M. Poutine et les riches oligarques de son pays. M. Poutine a réagi en la bannissant de son pays, empêchant Mme Freeland d’y voyager pendant qu’elle était la ministre des Affaires étrangères entre 2017 et 2019.

Le président américain, Donald Trump, a lui aussi dit ne pas beaucoup aimer Mme Freeland, avec qui il a eu l’occasion de transiger lors de la renégociation de l’entente de libre-échange nord-américain. Mais le négociateur en chef américain, Robert Lighthizer, de nature grincheuse, semble avoir été conquis par son interlocutrice canadienne. Sa maîtrise de son dossier l’aurait impressionné, selon plusieurs reportages publiés lors de l’annonce d’une entente entre le Canada, les États-Unis et le Mexique sur un nouvel accord commercial en 2018. La touche finale fut quand Mme Freeland a invité M. Lighthizer chez elle à Toronto pour un souper célébratoire qu’elle avait elle-même préparé.

Après les élections de 2019, M. Trudeau a nommé Mme Freeland vice-première ministre et ministre des Affaires intergouvernementales avec la mission d’améliorer des relations fédérales-provinciales qui s’étaient sérieusement détériorées durant son premier mandat. Si les principaux litiges entre les deux ordres de gouvernement n’ont pas été résolus — l’Alberta s’oppose farouchement à la taxe sur le carbone fédérale et à la formule de péréquation, et toutes les provinces demandent plus d’argent pour faire face aux coûts supplémentaires occasionnés par la pandémie —, tous les premiers ministres parlent des progrès faits depuis l’arrivée de Mme Freeland. Reste à voir si Dominic LeBlanc, qui a repris cette semaine le poste qu’il avait cédé à Mme Freeland, saura maintenir le bon dialogue entamé avec les provinces par cette dernière.

En remplaçant Bill Morneau aux Finances, Mme Freeland hérite d’une tâche encore plus périlleuse que celle de gérer des relations avec des provinces sans cesse insatisfaites. Elle devra non seulement asseoir sa crédibilité auprès des acteurs économiques du pays, mais également gérer les attentes des libéraux, dont M. Trudeau lui-même, qui militent pour un plan de relance économique ambitieux axé sur l’intervention de l’État. Saura-t-elle dire non au premier ministre ? Ou saura-t-il dire non à sa ministre des Finances ?

Durant sa carrière journalistique, Mme Freeland s’est fait surtout connaître pour les relations étroites qu’elle bâtissait avec les gens les plus riches de la planète. Même si son livre Plutocrats (publié en anglais en 2012) portait un regard critique sur les inégalités économiques, il n’a pas écorché les gens richissimes qui se réunissent chaque année à Davos en Suisse et qui seraient devenus ses amis. Parmi ses collègues journalistes, Mme Freeland avait la réputation d’être un peu trop proche de ses sujets.

Mme Freeland est certes une femme ambitieuse et déterminée. Trop ambitieuse ? Durant l’affaire SNC-Lavalin, certaines femmes ont reproché à Mme Freeland d’avoir manqué de solidarité envers ses collègues Jody Wilson-Raybould et Jane Philpott. Sa loyauté envers M. Trudeau, malgré ses fourvoiements éthiques répétés, témoigne de ses propres calculs politiques. Elle est devenue la ministre incontournable au sein du gouvernement de Justin Trudeau, à un point tel que certains se demandent si ce n’est pas elle, la patronne.

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