L’ancien ordre n’existe plus

Mon prof d’histoire au secondaire ne l’avait jamais digéré. Comment le premier ministre du Québec Adélard Godbout avait-il pu s’écraser ainsi devant son homologue fédéral, Mackenzie King ? s’exclamait-il. Comment avait-il pu donner son accord à la modification constitutionnelle de 1940 qui a donné à Ottawa la seule responsabilité du nouveau programme d’assurance-chômage ? C’est une véritable boîte de Pandore qui a été ainsi ouverte ! Sous prétexte de crise économique et de guerre, le pouvoir central s’est renforcé et les intérêts du Québec n’ont pas été défendus ! nous expliquait cet enseignant avec émotion. Il n’est pas le seul à se rappeler ce passage marquant. On retrouve encore à gauche et à droite des nationalistes férus d’histoire qui ne tarissent pas de commentaires sur cet épisode en effet déterminant pour le fédéralisme canadien.

La création de l’assurance-chômage (ou assurance-emploi depuis 1996) a marqué un changement drastique de philosophie sur le rôle du gouvernement. Le premier ministre conservateur Richard Bennett, prédécesseur de Mackenzie King, avait passé le début des années 1930 à plus ou moins prendre acte de la gravité historique de la Grande Dépression. Face au taux de chômage effarant partout au pays, il avait continué de promouvoir un programme classique de laisser-faire économique. Devant le manque d’approbation de la population canadienne, il n’a eu d’autre choix que de transformer radicalement ses orientations en 1935. « L’ancien ordre n’existe plus, annonça-t-il à la radio. Nous vivons dans des conditions qui sont nouvelles et étranges pour nous… Je suis pour la réforme. Et dans mon esprit, réforme veut dire intervention du gouvernement. » En s’inspirant du New Deal du président américain Franklin D. Roosevelt, Bennett a proposé une série de mesures, dont l’assurance-chômage, qui fut d’abord jugée inconstitutionnelle et ne put donc être mise en place qu’en 1940 par Mackenzie King.

L’ancien ordre n’existe plus. Je ne sais pas s’il y a eu une année, depuis l’époque de la Grande Dépression, où ces mots ont autant résonné. Nous vivons en effet en 2020 dans des conditions qui sont nouvelles et étranges pour nous tous. Une nouvelle réalité que nous peinons encore à cerner, et dont notre classe politique n’a certainement pas pris encore la mesure.

À Ottawa, Bill Morneau quitte son poste de ministre des Finances. En plus du contexte de la controverse autour de l’organisme UNIS, la rumeur veut que le bureau du premier ministre Justin Trudeau n’arrivait plus à s’entendre avec son ministre sur les orientations du gouvernement, plus particulièrement sur la générosité coûteuse de ses programmes d’aide à la population et du futur plan de relance économique. Cette semaine, on tente de nous faire voir la nomination de Chrystia Freeland aux Finances et le discours du Trône à venir en septembre comme la fin de l’ancien ordre et le début d’une ère inédite marquée par un virage vert de l’économie canadienne et une réforme historique de l’assurance-emploi. Le plan serait-il assez ambitieux pour répondre aux circonstances historiques ? On verra bien, une fois le Parlement relancé, ce dont il est vraiment question.

Il ne faudrait pas oublier non plus que, comme le disait à sa manière mon fameux prof d’histoire, c’est dans de tels moments que se négocie le (dés)équilibre, selon les points de vue, entre les provinces et le pouvoir central dans la fédération canadienne. Si à Ottawa, on élargit la portée des programmes sociaux sans qu’il y ait de grande vision qui se dégage de l’action de Québec… L’histoire nous dira quelles seront les répercussions à long terme sur le pays.

Ce qu’on sait pour le moment, c’est que l’aide financière qui a le plus allégé le fardeau de la crise économique pour la population québécoise est venue d’Ottawa. Et que les deux grands maillons faibles qui ont déçu les citoyens lors de la crise du printemps sont les CHSLD et les écoles publiques, qui relèvent tous les deux de Québec. On sait aussi que la vision de la relance économique du Québec, le projet de loi 61, a été enrobée dans des mesures profondément antidémocratiques et nuisibles à la protection de l’environnement, ce qui lui vaut les tirs groupés de l’opposition à l’Assemblée nationale. On verra bien quelle nouvelle mouture le gouvernement Legault prépare pour la rentrée.

À Québec, on a le goût du pouvoir, mais il manque encore la vision. Si les inégalités dans le système scolaire sont aussi importantes chez nous, quel est notre plan de match ? Est-ce qu’on se décide à mettre des bâtons dans les roues du privé dans le soin des aînés, ou on y réfléchit encore ? Est-ce qu’on adopte un nouveau modèle social où l’on privilégie désormais les soins à domicile, la vie digne à tout âge ? Si la PCU a établi un standard de revenus minimums décents, où est la réforme de l’aide sociale ? Y a-t-il un plan de révision profonde du filet social québécois à l’horizon, qui soit transpartisan et rassembleur ? Combien de temps devra-t-on encore passer dans la crise actuelle avant que le premier ministre François Legault ait son moment de volte-face à la Bennett ?

Ce sont les conditions de vie de la population canadienne et québécoise, dans une crise qui n’arrive — on l’espère — qu’une fois par siècle, qui se décideront en partie à la rentrée parlementaire de l’automne. Dans le contexte, ici au Québec, la meilleure façon de porter le destin de la population semble moins de parler fort de son nationalisme, mais de développer une vision politique qui réponde au rendez-vous avec l’Histoire — et se mesure aux ambitions d’Ottawa. Et ce, dans le respect du Parlement et de la démocratie, de grâce.

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