Le pouvoir des femmes

« Merci, merveilleuses femmes de Biélorussie ! » Un jeune homme à moto distribuait fleurs et compliments, mercredi dernier, en reconnaissance du rôle joué par les femmes dans le bouleversement politique qui secoue l’ancienne république soviétique. Le pays est sens dessus dessous depuis que trois femmes, « les trois flammes de la démocratie », ont osé contester l’élection du « dernier dictateur d’Europe », Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 26 ans. Il s’agit de Svetlana Tikhanovskaïa, jeune mère au foyer devenue la candidate d’opposition officielle après l’emprisonnement de son mari, Sergei Tikhanovski, en mai dernier. Deux autres femmes, Veranika Tsapkala et Maria Kalesnikava, remplaçant deux autres candidats arrêtés par les autorités, complètent le portrait.

Incarnant un courage peu commun et un désir de changement amplement partagé par la population, les trois grâces ont été acclamées partout, parfois sans dire un mot. « Loukachenko nous a tenus dans la peur trop longtemps », disent les manifestants qui envahissent les rues depuis l’élection frauduleuse du 9 août dernier. La réélection forcée, aujourd’hui contestée, de celui qui prétend que les femmes devraient plutôt « s’occuper de nourrir leurs enfants » n’a fait que nourrir les ardeurs du moment.

L’espoir, donc. Dans ce petit pays coincé entre l’Europe et la Russie, les femmes représentent tout à coup ce qui pourrait être, plutôt que ce qui a toujours été. On pourrait dire la même chose de Kamala Harris, la candidate démocrate à la vice-présidence américaine, choisie la semaine dernière par Joe Biden dans la course à la Maison-Blanche. L’ex-élève de l’école secondaire Westmount à Montréal, où elle a vécu pendant cinq ans, elle-même candidate à la présidence jusqu’en décembre dernier, apporte bien plus qu’un « vent de fraîcheur ». Elle redonne de la vigueur et, oui, de l’espoir à la campagne démocrate qui, depuis la consécration de Joe Biden comme candidat présidentiel, manquait terriblement d’inspiration.

Il n’est pas dit que Sleepy Joe, le sobriquet trumpien pour Joe Biden, malgré une avance confortable sur son adversaire, aurait pu soulever les foules le moment venu. Pour contrer la force politique — grossière, certes, mais redoutable — de Donald Trump, il fallait plus que la promesse du « retour à la normalité » incarnée par le sénateur du Delaware. Il fallait un symbole capable de se mesurer à celui du cow-boy de la Maison-Blanche, le macho man qui fait non seulement ce qu’il veut avec les femmes mais aussi avec le pays.

À titre de femme noire et de fille d’immigrants, bien éduquée et connaissant les rouages de l’État par-dessus le marché, Kamala Harris représente l’histoire diamétralement opposée de Donald Trump. Elle est la synthèse d’Hillary Clinton et de Barack Obama simultanément, la projection en avant de ce que le pays pourrait devenir alors que Trump est un retour à une histoire ancienne, un retour au pays d’avant la mondialisation, le mouvement des femmes et Black Lives Matter. Harris est la version généreuse du rêve américain (« une place au soleil pour tous »), alors que Trump incarne la version mesquine du même mythe (« à moi le soleil »). Elle représente un retentissant Yes, we can en contraste avec le Yes, I can du mégalomane corrompu qu’est Donald Trump.

En Biélorussie comme aux États-Unis, deux pays qui n’avaient pourtant rien en commun jusqu’à récemment, l’ascension de femmes dans les rangs politiques menace de plus belle le pouvoir dévoyé en place. Les femmes agissent ici comme un miroir déformant, soulignant, davantage que l’opposition masculine traditionnelle, la peur, la grossièreté ou encore l’indifférence qui sous-tendent trop souvent la consécration de gouvernements autoritaires. L’ironie est que ni Kamala Harris ni Svetlana Tikhanovskaïa n’auraient réussi cet exploit sans qu’un homme leur ouvre la voie. Leur ascension marque à la fois le chemin parcouru par les femmes et la pente savonneuse qui les attend en bout de piste.

Une enquête du Huffington Post révélait l’année dernière que « la moitié des hommes américains sont mal à l’aise avec des leaders politiques femmes ». Le pouvoir, on le voit, est toujours perçu comme étant davantage mâle, et les femmes qui y aspirent font mieux de ne pas se montrer trop pressées ou trop agressives. Même si la force de leurs candidatures réside dans la remise en question du statu quo, les femmes sont mieux accueillies si elles empruntent la porte de service plutôt que la porte d’en avant, si elles se présentent pour aider des hommes en politique plutôt que de carrément prendre leur place. La féminisation du pouvoir, il faut croire, doit se faire à petits pas.

Le progrès exige parfois une patience infinie.

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