L’absolu littéraire

Pourquoi lisez-vous de la littérature ?Pour vivre, par procuration, d’autres vies que la vôtre ? Pour vibrer en étant happés par des histoires captivantes ? Pour élargir votre regard sur le monde ? Pour vous échapper, temporairement, de la décevante réalité ? Chacun a ses motifs, évidemment, mais je soupçonne les vrais accros, ceux et celles qui ne peuvent vraiment pas s’en passer, au quotidien, de se retrouver dans celui que formulait Pierre Foglia en 2010. « On se demande parfois à quoi sert la littérature, écrivait-il. Moi, elle me sert à affronter la réalité. » Comme lui, je n’ai pas trouvé de meilleur viatique pour la route.

La professeure Frédérique Bernier, qui a déjà consacré de savants essais à des auteurs relevés comme Saint-Denys Garneau, Jacques Brault et Samuel Beckett, partage cette exigeante et trop rare conception de la littérature. « Oui, c’est peut-être bien de cela qu’il s’agit ici, note-t-elle dans Hantises (Nota bene, 2020, 88 pages). De la lecture-écriture comme une question de vie ou de mort, de vie et de mort, de mort au lieu même de la vie. »

Sous-titré Carnet de Frida Burns sur quelques morceaux de vie et de littérature, cet opuscule plaide pour un « absolu littéraire » intense et troublant qui pourrait servir de demeure à « celles et ceux qui n’arrivent pas à croire à la narration trop sensée qu’on prétend partout nous vendre comme un bungalow de banlieue masquant candidement derrière ses panneaux de gyproc les pièces mal ajointées, pleines de courants d’air, de nos existences ». Je n’aurais pas parlé de bungalow de banlieue — les châteaux d’Outremont ne valent pas mieux —, mais le reste de la proposition me convient.

Bernier, on l’a compris, ne lit pas pour se divertir. Elle lit en espérant « capter l’étrange saveur d’être au monde, sans abri ». Sa conception de la littérature emprunte à la psychanalyse pour proposer une sorte de métaphysique de l’expérience humaine. La pensée véritable, que permet une certaine littérature, nous plonge toujours dans ce que Freud désignait comme « l’inquiétante étrangeté » des êtres, des choses et de notre propre identité ; elle nous branche sur la hantise « de notre disparition » qui accompagne toujours notre « désir ardent de vivre ».

La littérature que chérit Bernier n’est donc pas celle qui console, qui guérit, qui remet les choses et notre identité en place, mais celle qui révèle « cette part maudite qui fait de notre vie, non pas une affaire raisonnable et bien organisée, mais un brasier désordonné, tantôt couvant, tranquille, tantôt fougueux, ravageur, tantôt dansant — toujours éperdu, jamais lui-même ». Pour l’essayiste, la littérature vaut par la part de négativité qu’elle contient, par sa capacité à révéler, comme elle seule peut le faire, qu’il est, selon les mots de Virginia Woolf, « très, très dangereux de vivre, ne fût-ce qu’un seul jour ».

Sombre, trop sombre vision ? Bernier, sans faire dans l’optimisme, lui donne néanmoins un tour roboratif. Aux êtres comme elle, comme nous tous, au fond, quand nous acceptons l’épreuve de la vérité, dont l’identité est brouillée, dont « l’aménagement intérieur est une affaire complexe », dont « la vie et la personne qui leur ont été imparties paraissent le plus souvent trouées comme un vieux vêtement, sujettes aux inondations comme une vieille bicoque, de telle manière que le sens fuit, et avec lui le moi », certaines « œuvres rares peuvent servir, au moins pour un temps, de vêtement ou de peau de rechange » puisqu’« en eux comme dans un curieux habitat ligneux, on se sent tout à coup à l’aise, leurs perforations s’ajustant aux nôtres de telle manière que l’air est soudain respirable ».

En plus des écrivains déjà mentionnés, Bernier cite Lispector, Rilke, Kafka, Duras, Nietzsche, Artaud et quelques autres. Les œuvres de ces auteurs ont en commun, explique-t-elle, d’être « travaillées de l’intérieur par une déchirure », d’être « corrodée[s] par un vœu d’effacement », par le sentiment d’une chute inéluctable, et de refuser les constructions narratives ou argumentatives linéaires. Elles sont, précise Bernier, dont l’œuvre s’inscrit à son tour dans ce registre, « un peu informes » et, ajouterais-je, habitées par une bouleversante, voire épuisante, ardeur.

La famille littéraire de Bernier, à quelques exceptions près, n’est pas la mienne, même si je partage avec l’essayiste l’idée de la littérature comme expérience vitale. J’ai déjà, moi aussi, recherché avidement dans les œuvres le trouble littéraire intégral — celui du fond et celui de la forme. Aujourd’hui, les œuvres qui m’aident à affronter la réalité sont celles qui me plongent dans mes hantises grâce à une forme maîtrisée, voire classique. Pour rejoindre mon flou intérieur, j’ai besoin de clarté stylistique. Sans veilleuse, dans les ténèbres, je ne parviens plus à lire et je me perds.

À voir en vidéo