Un premier ministre vulnérable

Le premier ministre Justin Trudeau a commencé l’année 2020 dans une position affaiblie. Après avoir perdu le vote populaire lors des élections fédérales en octobre, M. Trudeau se trouvait en janvier à la tête d’un gouvernement minoritaire sans grandes ambitions. Il donnait lui-même l’impression d’avoir perdu le goût du pouvoir, comme s’il préparait déjà son départ.

La pandémie a radicalement changé la donne. Appelés à formuler une réponse aussi robuste que rapide à la crise économique engendrée par le confinement, M. Trudeau et son ministre des Finances, Bill Morneau, ont répondu présents. Les Canadiens leur en furent reconnaissants. Les mesures d’aide fournies aux individus sans travail, dont la Prestation canadienne d’urgence (PCU), ont mis en évidence les orientations progressistes de M. Trudeau et de son Conseil des ministres. Il est peu probable qu’un gouvernement conservateur eût été aussi généreux. Certes, il est trop tôt pour savoir si l’approche libérale fut la bonne. Le déficit qui grandit sans cesse et les freins au retour au travail créés par la PCU pourraient revenir hanter les libéraux. L’accumulation d’une telle dette pourrait retarder plutôt qu’aider la relance économique.

Mais, en pleine pandémie, les Canadiens semblaient plus que satisfaits de leur gouvernement fédéral. Dès le mois d’avril, les libéraux ont connu un bond de popularité, creusant ainsi leur avance sur les conservateurs dans les sondages à plus de dix points de pourcentage. M. Trudeau semblait avoir repris le goût du travail, et personne ne s’interrogeait plus sur son avenir politique.

Or, selon un sondage Léger diffusé cette semaine, l’engouement des Canadiens pour leur gouvernement aura été éphémère. L’avance libérale s’est complètement effondrée dans la foulée des révélations entourant l’octroi par le gouvernement Trudeau d’un contrat de gestion pour le programme de la Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant à l’organisme UNIS, mieux connu sous son nom anglais, WE Charity. Selon l’enquête Léger, menée en ligne auprès de 1531 Canadiens entre le 31 juillet et 2 août, les libéraux et les conservateurs sont à égalité dans les intentions de vote, avec l’appui de 33 et 31 % des électeurs, respectivement. Rappelons que les conservateurs n’ont même pas un chef permanent et attendent l’élection du successeur d’Andrew Scheer dans deux semaines.

Les libéraux ont ainsi plusieurs raisons d’être inquiets. Le témoignage de M. Trudeau la semaine dernière en commission parlementaire n’a convaincu personne sauf des libéraux… convaincus. Les interrogations quant au comportement du chef risquent de dominer les discussions entre libéraux dans les prochaines semaines. La publication de nouvelles révélations dans l’affaire WE, dont la publication des correspondances entre la fonction publique et les bureaux du premier ministre et de M. Morneau, pourrait faire encore plus mal à M. Trudeau. Certains observateurs s’attendent à un remaniement ministériel dans les prochaines semaines. Le nom de l’ancien gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney, est mentionné pour remplacer M. Morneau, dont les liens avec WE Charity le mettent tout autant dans l’embarras. La cheffe de cabinet de M. Trudeau, Katie Telford, s’accroche, semble-t-il, toujours à son poste.

Le verdict du commissaire à l’éthique Mario Dion sur les potentiels conflits d’intérêts de M. Trudeau et de M. Morneau dans l’affaire WE n’est attendu qu’au début de 2021. M. Trudeau a déjà survécu à des rapports de la sorte, sur les affaires SNC-Lavalin et Aga Khan. Mais leur effet sur son image est loin d’avoir été insignifiant. L’incidence d’une troisième condamnation pour violation de la Loi sur les conflits d’intérêts serait d’autant plus grave pour le premier ministre.

Certes, les libéraux comptent encore sur la popularité des mesures d’aide pour rappeler aux électeurs qu’un gouvernement conservateur aurait d’autres priorités. M. Trudeau promet maintenant une réforme du programme de l’assurance-emploi (AE) afin de permettre à plusieurs bénéficiaires actuels de la PCU de faire une transition en douceur vers l’AE dans les mois à venir. Les libéraux espèrent aussi associer encore les conservateurs aux mesures d’austérité adoptées sous Stephen Harper après la dernière récession.

Le prochain chef conservateur — vraisemblablement Peter MacKay, même s’il n’est pas impossible qu’Erin O’Toole provoque la surprise en remportant la course à la chefferie le 21 août prochain — devrait se défendre dès son élection des attaques des libéraux. Ces derniers gardent toujours une avance de plusieurs points de pourcentage en Ontario. Mais la rapidité avec laquelle l’écart s’est rétréci depuis le début de l’affaire WE laisse penser que M. Trudeau est plus vulnérable que jamais.

14 commentaires
  • Louise Collette - Abonnée 8 août 2020 09 h 52

    Hum....

    Ça ne se bouscule pas au portillon ici ce matin...

  • François Boucher - Abonné 8 août 2020 10 h 10

    Une très piètre gestion

    M. Trudeau accumule les déficits fédéraux alors que l'économie allait bien avant le début de la pandémie. Depuis, nous avons assisté à une orgie de dépenses publiques mal gérées, dont la PCU qui est simplement un don d'argent publique exigeant que les travailleurs... ne travaillent pas!!! Le déficit colossal créé en cinq mois prendra plus de vingt ans de sacrifices économiques, de baisses de services et de hausses de taxes pour se rembourser. Et la gabegie continue à un rythme effarant! Il est plus que temps que les programmes d'aide soient mieux conçus, avec des conditions d'accès logiques et une gestion appropriée. Cinq mois après son introduction, "l'urgence" d'une PCU n'est plus justifiable pour continuer cette mauvaise gestion assortie du détournement de fonds publics pour aider ses petits amis, comme ce qui ressort de l'affaire UNIS/WE Charity. Vivement un renversement de ce gouvernement qui vient de creuser le plus profond trou de finances publiques de l'histoire du Canada.

  • France Goyette - Abonnée 8 août 2020 10 h 27

    Hum... et pour cause...

    Jack pourrait il se réincarner et nous faire apparraitre un sauveur, honnête et intelligent avec du leadership ?

    Retrouver la confiance est aussi difficile que de refaire sa réputation.....Une fois perdues, je crois qu'il est préférable de se faire oublier. Mais heureusement pour tous les politiciens de tous les partis..... la mémoire est une faculté qui oublie...

    Pour M. MacKarney il pourrait peut être être vu comme un sauveur pour les libéraux mais quand serait il pour lui ? un futur poste de 1er ministre pourrait il l'intréresser ? Serait il vu comme un sauveur ?

  • André Joyal - Inscrit 8 août 2020 10 h 58

    Ça ne se bouscule pas au portillon ici ce matin...»(L. Collette)

    En effet, Le Devoir devrait tenir compte de l'ntérêt (sic) que l'on porte envers ce correspondant d'Ottowa.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 8 août 2020 12 h 37

      M. Joyal, je ne suis pas d'accord, mais absolument pas. Je ne comprends qu'un ex-prof d'université souhaite la censure.

      L'Indépendantiste, que je suis, lit régulièrement la chronique de ce monsieur.Il est bon de savoir, en français, ce que des voisins pensent. D'ailleurs, je le félicite pour son excellent français.Et si, à date, il y a eu peu d'interventions, cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'Intérêts.

      Pour y aller sur le fond.Ce qui se passe à Ottawa reflète l'incongruitié de ce pays: là où se trouve la majorité de la population(Ontario, Québec, BC), les politiques des conservateurs ne *poignent* pas. Alors cela permet à un chef libéral de naviguer sans trop de problèmes.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 8 août 2020 16 h 10

      M. Joyal,

      Je vois que vous avez répondu à l'appel de Dominic Champagne en octobre. Êtes-vous satisfait aujourd'hui ?

      Le chroniqueur fait son travail correctement, même si nous savons tous qu'il a un faible pour les conservateurs. C'est peut-être le seul au 'Devoir' et vous voulez le renvoyer ?

  • Denis Forcier - Abonné 8 août 2020 11 h 09

    352,000 $ cela représente combien d'argent pour chaque conférence ?

    Il est troublant dans cette saga UNIS et lesTrudeau que jamais les partis d'opposition n'aient pu nous dire combien sa mère et son frère touchaient pour chacune de leur conférence. Si la rémunération était comparable à n'importe quel autre conférencier de même niveau de prestige , le scandale serait beaucoup moindre, voire inexistant . Par contre si cette rémunération de la part d'UNIS aux Trudeau était franchement disproportée, c'est la crédibilité de cet organisme qui voleraient en éclat et discréditerait autant Justin Trudeau , son ministre Morneau . La clé de cette sombre affaire réside dans cette réponse . Tant que les partis d'opposition ne l'apporteront pas, il nous faut conclure que cette affaire est une sale affaire visant simplement à discréditer un premier ministre pour des raisons bassement électorales , et ce, pendant que les canadiens espèrent juste que leur gouvernernement soit à 100% à la tâche de les aider.