L’appel du voyage

C’est beau, le Québec. La crise de la COVID-19 a jeté sur nos routes des estivants qui filaient habituellement par-delà nos frontières. Plusieurs en ont profité pour visiter leurs terres avec bonheur, découvrir la réalité des régions, respirer l’air pur et admirer villages et panoramas. Riche idée ! Il y a chez nous tant de merveilles, cachées ou exposées, et de gens « de la place » à côtoyer.

Hélas ! Des hordes de touristes sauvages sont allées dénaturer, surtout en Gaspésie, les paysages avec leurs détritus, scandaliser leurs hôtes par leurs mauvaises manières. S’engouffrer dans un village pour le party de bière ou s’agglutiner aux voisins de chambre en se contaminant à qui mieux mieux n’est pas fameux non plus… De quoi ressortir la fameuse phrase de Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques : « Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité. »

Des vacanciers reculent à l’idée d’explorer à leur tour le Québec, de peur d’être identifiés aux barbares montrés du doigt. Ce serait quand même dommage, tant notre territoire commun mérite d’être découvert et arpenté. Il suffit parfois d’éviter les sites trop fréquentés, d’emprunter les chemins de traverse pour entrevoir des royaumes enchantés sans les souiller. Les voyages sont, dit-on, comme des auberges espagnoles où on y trouve ce qu’on y apporte. Soi-même, en somme. Chacun avec ses curiosités ou ses incuriosités, son civisme ou son impolitesse. Certains n’en tirent pas grand-chose, à vrai dire. D’autres, une source d’éblouissement et une meilleure compréhension du monde et de leur société.

Sur les traces de Maria Chapdelaine

J’ai eu la chance de parcourir le Saguenay–Lac-Saint-Jean au début de juillet, bien avant la cohue des vacances de la construction. Il y avait fort peu de touristes durant cette reprise d’activités estivales : le silence, le fjord à La Baie, le lac, les forêts, les usines, les gens accueillants qui aimaient leur coin et en parlaient d’abondance.

Après tout, la région rayonnait dès les débuts de la Nouvelle-France. Ses cours d’eau formaient les artères de la traite des fourrures. Assez pour donner envie de connaître aussi ses lieux de mémoire. Au Musée amérindien de Mashteuiatsh, près de Roberval, l’héritage des Innus du Lac-Saint-Jean expose la philosophie d’un peuple en accord avec la nature, transformé pourtant par des rapports avec les Blancs qui ne datent pas d’hier, épidémies et commerce inclus.

Entre farniente et balades sur la terre ou sur l’eau, les arrêts dans les musées sont de vrais voyages dans le temps. Les gens de la région ont la fibre nationaliste depuis longtemps tissée. Et, à travers les bâtiments de la vieille Pulperie de Chicoutimi, transformée en musée régional (abritant aussi la maison ornée du peintre naïf Arthur Villeneuve), on découvre à quel point des entrepreneurs francophones surent créer là-bas, à la fin du XIXe siècle, un empire industriel de pâtes et papiers, en tirant profit de l’eau et du bois tout autour. D’autres bâtisseurs leur succèdent aujourd’hui.

Car le passé et le présent se répondent partout. Il n’est pas si loin le temps où les défricheurs abattaient à la hache des pans de forêts pour s’offrir les terres agricoles qui parsèment le paysage.

Les voyages peuvent se nourrir de lectures, qui appellent de nouvelles escales. Sur la route du Lac-Saint-Jean, on visite le musée Louis-Hémon, bientôt déménagé plus bas au village de Péribonka, tant de nombreux automobilistes le ratent au détour. Je venais de relire le roman Maria Chapdelaine, histoire d’amour et de défrichage au cœur d’une famille québécoise établie dans les environs au début du XXe siècle. Le film de Gilles Carle, en 1983, et avant lui les adaptations des Français Julien Duvivier (1934) et Marc Allégret (1950), avaient déjà immortalisé le destin de cette jeune fille ardente, courtisée par trois hommes, mais vouée à la terre. Sébastien Pilote en offrira une nouvelle version, en salle, si tout va bien, en décembre.

Louis Hémon, jeune Breton aventurier (sa vie mériterait un film) avait atterri en 1912 à Péribonka pour partager le travail de la ferme et la misère d’une famille québécoise, tirant du bref séjour ce roman, fort bien écrit, appelé à devenir un immense succès posthume. Car il mourut deux ans plus tard, à 32 ans, happé par un train à Chapleau. Près de la maison où Hémon vécut, le musée, avec force extraits de films, objets et documents d’archives, décrypte Maria Chapdelaine, défait les mythes entourant cet auteur français qui sut dépeindre les affres de la colonisation québécoise mieux qui quiconque à son époque.

Et ce passé si loin, si proche, agrippé aux villages, aux rivières et aux forêts, m’a semblé supplier les visiteurs de respecter ses héritages, ses habitants et ses beautés pour les lendemains d’une terre qu’on a déjà trop amochée.


 
2 commentaires
  • André Savard - Abonné 8 août 2020 09 h 11

    Un raccourci erroné

    C'est un peu court que de dire que le mode de vie aborigène était en accord avec la nature. On relève des pratiques de gaspillage rituel comme le potlach, des brûlis systématiques pour ne conserver que certaines essences d'arbres, des sacrifices d'animaux dans ce mode de vie.

  • Joane Hurens - Abonné 8 août 2020 10 h 20

    Péribonka

    L’an passé, nous avons eu la chance de faire à peu près le même parcours que le vôtre. Tout comme vous, nous en sommes revenus “enchantés”. Le bleu de la rivière Péribonka est envoûtant. Le Musée Louis Hémon vaut le détour et m’a permis de goûter le “Maria Chapdelaine” des années 30. J’ai voyagé un peu à l’extérieur du pays et j’en retiens des souvenirs émouvants qui ne s'effacent pas, comme un coucher de soleil au Mont Saint-Michel. Mais c’est au Québec que j’ai vécu le plus de ces moments magiques qui reviennent hanter avec bonheur les jours de grisaille.