Les anges déchus

Le scandale impliquant Justin Trudeau et les frères Kielburger n’est pas qu’un drame politique. Il sert aussi à démystifier un organisme qui avait longtemps bénéficié d’une aura de bienveillance auprès des Canadiens.

Quoique peu connu au Québec, l’organisme WE Charity (UNIS en français) avait réussi à amasser des centaines de millions de dollars auprès des grandes entreprises canadiennes, américaines et britanniques au cours des dernières années. Ces entreprises voyaient une occasion en or d’associer leur nom à « une bonne cause » et d’afficher leurs sigles dans des centaines d’écoles publiques et d’universités où l’évangile selon les Kielburger avait cours.

C’est ainsi que les deux frères avaient littéralement bâti un empire, au grand dam des autres organismes de bienfaisance du pays, pour qui le « modèle d’affaires » de WE Charity soulevait de sérieuses questions. À bien des égards, ce dernier s’apparentait davantage à une entreprise privée qu’à un organisme de terrain dévoué à l’atténuation de toutes les misères au monde. Les projets de WE dans les pays en voie de développement avaient été fortement critiqués par ses pairs, entre autres parce que la filiale à but lucratif de WE Charity vendait des voyages de « volontourisme » permettant aux riches familles d’ici d’envoyer leurs adolescents faire du « bénévolat » dans un pays du tiers-monde. Si ces jeunes et leurs parents pouvaient se sentir vertueux en venant en aide à des Africains, Haïtiens ou Péruviens, il n’est pas clair que ces derniers étaient sortis aussi épanouis de l’échange.

Cela n’avait pas empêché M. Trudeau, les membres de sa famille, et le ministre des Finances Bill Morneau de profiter de leur association avec WE Charity pour toucher de jeunes Canadiens et leurs parents. C’était formidable, n’est-ce pas, de les voir monter sur scène lors des multiples événements WE Day pour exprimer leur foi inébranlable en ces jeunes qui allaient changer le monde ? Les critiques avaient beau dire que les participations aux WE Day de M. Trudeau et de sa femme Sophie Grégoire Trudeau n’étaient que des coups de communication politiques, l’astuce a fonctionné à merveille pendant plusieurs années… jusqu’à ce que la pandémie frappe.

Témoignant devant le comité parlementaire des finances cette semaine, Craig et Mark Kielburger ont insisté pour dire que leur organisme n’était pas au bord du gouffre financier avant que le gouvernement Trudeau ne lui ait jeté une bouée de sauvetage sous la forme d’un contrat pour gérer le programme de Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant. Il n’empêche que l’organisme avait mis à pied la plupart de ses employés en avril, peu après la démission en bloc de plusieurs membres de son conseil d’administration, dont la présidente Michelle Douglas. Cette dernière, qui a témoigné devant ce même comité, déplorait le manque de transparence financière de l’organisme et le contrôle total qu’exerçaient les Kielburger sur leur bébé.

Étonnant, donc, d’entendre M. Trudeau dire lors de son passage devant le comité jeudi après-midi que les fonctionnaires ayant recommandé l’octroi du contrat à WE Charity ont fait leurs devoirs. Personne à ce comité n’a cru bon demander à M. Trudeau si les critères de sélection étaient contraignants au point où les fonctionnaires ne voyaient aucune autre possibilité. Que les dés avaient été jetés en faveur de WE Charity dès le début du processus enclenché en avril, lorsque WE Charity avait envoyé une proposition non sollicitée au bureau de M. Morneau. Proposition qui fut vite reformulée pour correspondre parfaitement aux critères établis par son bureau et celui de la ministre Bardish Chagger.

Il est tout aussi étonnant d’entendre M. Trudeau dire qu’il n’avait pas pris connaissance de la recommandation des fonctionnaires avant que le sujet ait été inscrit à l’ordre du jour du conseil des ministres du 8 mai dernier. Cela voudrait dire que durant les quatre semaines d’avant, alors que ses ministres et quelques membres de son cabinet déplaçaient des montagnes pour mettre sur pied ce programme personnellement commandé par le premier ministre, ce dernier ignorait totalement leurs agissements.

M. Trudeau a ensuite affirmé qu’il avait reporté la décision finale concernant l’octroi du contrat à WE Charity au 21 mai, afin de donner plus de temps pour faire les vérifications nécessaires afin de s’assurer que WE Charity était un choix fondé. « Le choix n’était pas entre deux fournisseurs, a-t-il dit. Il était entre aller de l’avant avec UNIS pour offrir le programme ou ne pas avoir de programme du tout. Compte tenu de cet avis de la fonction publique, j’étais confortable à ce que la proposition soit présentée au Cabinet. »

M. Trudeau a ensuite participé à la décision du conseil des ministres de donner le feu vert au programme. Il a encore nié jeudi s’être ainsi placé dans une position de conflit d’intérêts. Tout au plus a-t-il reconnu qu’il y avait une possible « perception » de conflit d’intérêts, mais puisqu’il n’a aucunement essayé d’influencer la recommandation des fonctionnaires, il ne peut pas être blâmé. Or, les fonctionnaires ne pouvaient ignorer le bien qu’il pensait de cet organisme et l’empressement avec lequel il voulait lancer ce programme, dont le véritable objectif demeure flou et dont l’ultime responsable demeure le premier ministre lui-même.

Il est trop tôt pour savoir si cette affaire aura raison de M. Trudeau. Mais elle semble avoir déjà eu raison des Kielburger. Dieu merci, leur béatification est remise sine die.


 
24 commentaires
  • Patrick Boulanger - Abonné 1 août 2020 01 h 59

    Inquiétant

    « Il n’empêche que l’organisme avait mis à pied la plupart de ses employés en avril, peu après la démission en bloc de plusieurs membres de son conseil d’administration, dont la présidente Michelle Douglas. Cette dernière, qui a témoigné devant ce même comité, déplorait le manque de transparence financière de l’organisme et le contrôle total qu’exerçaient les Kielburger sur leur bébé.. »

    Il est pour le moins inquiétant que l'ex-présidente du CA souligne un manque de transparence financière au sein de l'organisme et un « contrôle totale » de celui-ci par les deux frères. Et dire que c'est cet organisme qui a été choisi par le Canada pour administrer un programme d'environ un... milliard d'argent public!

    • Louise Collette - Abonnée 1 août 2020 17 h 00

      Monsieur Boulanger.
      Mais qu'est-ce que ça change....jamais je ne voterai pour les Libéraux, ni les Conservateurs, le Bloc ne serait plus là, je voterais pour le Parti vert probablement..
      Ou alors je ferais des X partout, je l'ai déjà fait,.
      Les Libéraux et les Conservateurs n'auront pas mon vote, rien à ajouter.

    • Patrick Boulanger - Abonné 1 août 2020 18 h 53

      @ Mme Collette

      Libre à vous de voter pour le parti qui vous convient le mieux ou de voter pour tous ces bons partis (j'ai l'impression que nous nous sommes mal compris plus bas dans nos échanges).

    • Louise Collette - Abonnée 2 août 2020 05 h 52

      Mal compris ? Possible. ;-)

    • Pierre Labelle - Abonné 2 août 2020 07 h 51

      Ce qui est le plus dommage dans tout ça, c'est que ce scandale a, et aura sans doute encore pour longtemps des répercussions négatives pour les véritables organismes de bienfaisance. Unis est pour paraphraser quelqu'un: "un organisme lucratif sans but", ou peut-être avec le seul but, faire de $ et mousser certains politiciens, des petits amis quoi!!!

  • Nadia Alexan - Abonnée 1 août 2020 03 h 25

    Quand la charité devient «un business» elle perd sa raison d'être.

    L'affaire "Unis" des deux Keilburger est un autre exemple du pouvoir de l'oligarchie qui nous gouverne de faire de l'argent sur le dos des contribuables. Les multinationales qui causent la pauvreté dans le tiers-monde se donnent bonne conscience en s'alliant avec des causes charitables.
    Comme l’exprimait, ci bien, monsieur Pierre Beaudet dans son article publié hier dans le Devoir: «Heurs et malheurs de la «charity business»:
    «On ne peut pas prétendre « sauver le monde » en faisant fi des causes profondes qui expliquent la perpétuation de la misère et de la famine. C’est pourquoi la plupart des ONG font campagne pour l’abolition de la dette, pour l’arrêt de la militarisation facilitée par les ventes d’armes des pays riches (dont le Canada), pour une lutte incessante contre les violations des droits.»

    • Clermont Domingue - Abonné 1 août 2020 09 h 32

      Si les deux petits frères des pauvres font fructifier les dons pour donner davantage, je ne peux les blâmer. Nous vivons dans un système capitaliste. L'argent fait des petits. Par contre, s'ils profitent de leur organisation pour mener grand train de vie, cela indique que leur solidarité va aux exploiteurs et ils ne méritent pas notre estime.

    • Gilles Théberge - Abonné 2 août 2020 13 h 08

      « Dans un discours prononcé la veille de sa mort, voici ce que E, F, Schumacher, l'auteur de mall is beautiful (1974), a dit de l'aide au développemet : « C'est un processus par lequel; vous recueillez l'argent des pauvres des pays riches pour le donner aux riches des pays pauvres.
      Selon lui, le développement ne peut avoir pour objectif principal d'apprter les technologies des pays hautement industrialisés aux pays en développement
      Ce type d'industrie n'a aucun avenir. La nature ne peut pas le supporter, les ressources de la planète ne peuvent pas le supporter, et les êtres humains ne peuvent pas le supporter ». Cité par Willis Harman dans «Une nouvelle vision de la concscience» p.230 Édition Ariane.

      Ce qui revient à dire que l'initiative des frères Kilberger est une vaste fumisterie qui cache soigneusement son véritable objet sous un nuage de bons sentiments qui sont vide de sens,

    • Nadia Alexan - Abonnée 2 août 2020 17 h 49

      Bravo, monsieur Théberge. Tout est dit. Merci pour la citation de cet livre très important: "Small is beautiful," de Schumacher, publié en 1973. Malheureusement ses paroles n'ont jamais été entendues.

  • Michel Carrier - Abonné 1 août 2020 06 h 59

    Excellent texte

    Merci pour un bon résumé. Les dérives de la philanthropie ne sont pas nouvelles. C'est dommage pour les centaines d'organismes qui gèrent bien les dons et il faut donc poursuivre et aider ces dernières malgré cette mauvaise publicité.
    Étonnant de voir que des personnes reçoivent des cachets afin de participer à ces événements. Étonnant aussi de voir l'élite politique s'y associer sans trop poser de question.
    Enfin malgré tout cela, il faudra s'y faire et se fier aux médias pour surveiller les actions des gouvernements car à Ottawa, il n'y a pas d'alternative valable aux libéraux dans le contexte actuel.
    Michel Carrier

    • Patrick Boulanger - Abonné 1 août 2020 09 h 18

      M. Carrier, il y a quatre autres partis réprésentés au parlement à Ottawa dont trois ont des députés dans plus d'une province. Aucun d'entre eux fait votre affaire?

    • Louise Collette - Abonnée 1 août 2020 12 h 14

      C'est un fait, il n'y a pas d'alternative valable, si le Bloc n'était plus là je serais désemparée, je ne saurais vraiment plus à qui donner mon vote.
      Monsieur Carrier à raison.

    • Patrick Boulanger - Abonné 1 août 2020 13 h 08

      @ Mme Collette

      Avez-vous bien lu son texte? : « il n'y a pas d'alternative valable aux libéraux dans le contexte actuel.» (M. Carrier)

    • Patrick Boulanger - Abonné 1 août 2020 14 h 46

      @ Mme Collette

      Peut-être que vous avez raison avec votre commentaire. On peut en arriver à votre affirmation en conjecturant. Cela reste toutefois à confirmer.

  • Esther Ross - Abonnée 1 août 2020 08 h 26

    Un éclairage bienvenu

    Merci pour cette analyse qui sort du lot. À suivre.

    • Claude Bariteau - Abonné 1 août 2020 10 h 08

      Elle fait partie du lot des analyses qui ont souligné des éléments majeurs. M. Jakabuski rappelle surtout, ce qui est connu, que les dés étaient pipés dès que le processus fut enclenché après que le bureau du ministre Morneau ait reçu une proposition de WE Charity en avril alors que cet organisme connaissait des problèmes à l'interne et des difficultés financières, ce qui fait de ce dernier la cible éventuelle du PM Trudeau dont les agissements en font le complice autant de WE Charity que du Ministre Morneau et les autres ministres impliqués dans cette mascarade.

  • Pierre Rousseau - Abonné 1 août 2020 08 h 40

    Pas de choix ?

    La clé de cette affaire réside probablement dans ce qu'écrit M. Yakabuski : « Proposition [de We Charity] qui fut vite reformulée pour correspondre parfaitement aux critères établis par son bureau [celui du ministre Morneau] et celui de la ministre Bardish Chagger ». Que je sache, les fonctionnaires ont pour mission de mettre en œuvre les programmes et politiques du gouvernement en poste, pas de définir les grandes orientations. Donc, de dire que les fonctionnaires ont décidé est loin de refléter la réalité car il semblerait plutôt que ces derniers n'avaient pas le choix compte tenu des balises du programme fixées par les ministres et qui faisaient que la seule agence en mesure de délivrer le programme était justement We Charity. C'est une tactique bien connue de ceux qui sont proche des gouvernements.

    Depuis quand un gouvernement se fie aux fonctionnaires pour établir ses programmes et politiques ? Au contraire, ce sont les politiciens élus sur une plateforme politique qui décident et les fonctionnaires exécutent. Alors, que le PM Trudeau prenne ses responsabilités et reconnaisse le rôle joué par lui et ses pairs dans l'octroi de ce contrat. Pour le reste, ce sera aux électeurs à juger de sa performance aux prochaines élections.