Sale temps pour les métropoles

La Ville  de Vilnius,  en Lituanie,  a choisi d’offrir à ses citoyens  le monde sur  un plateau  d’argent. Faute de pouvoir  se barrer  à Londres, Paris ou Tokyo,  les Vilnois  peuvent  s’imaginer  chaque nouveau week-end dans différentes  capitales  du monde, tantôt dans  une trattoria  de Naples,  tantôt dans  une ruelle  de Barcelone.
Go Vilnius La Ville de Vilnius, en Lituanie, a choisi d’offrir à ses citoyens le monde sur un plateau d’argent. Faute de pouvoir se barrer à Londres, Paris ou Tokyo, les Vilnois peuvent s’imaginer chaque nouveau week-end dans différentes capitales du monde, tantôt dans une trattoria de Naples, tantôt dans une ruelle de Barcelone.

Sale temps pour les métropoles. Pendant que la moitié du Québec a pris ses cliques et ses claques pour le fond des bois ou l’air salin de la Gaspésie, l’autre moitié se racrapote en ville, butinant entre parcs et restos plastifiés, en manque de festif.

La ville a résolument l’été tristounet. Masques sur le nez, Purell en poche, les estivants urbains de 2020 tentent de renouer avec le farniente, même si les blocs de béton donnent aux nouvelles rues piétonnes des airs de territoires assiégés.

D’ordinaire convoitée par les foules branchées, la vie urbaine post-COVID, à Montréal comme ailleurs, est soudainement dépouillée de ses atouts. Dans les condos de Paris comme de New York, les citadins prêts à payer des fortunes pour jouir de la fébrilité urbaine ont remballé leurs petits pour fuir vers les campagnes, loin d’un virus qui fait le plein des foules. Les friqués de France, du Royaume-Uni et d’Allemagne chercheraient maintenant le bonheur dans le pré, selon le magazine Fortune, et le tiers des Américains cossus en penseraient autant.

D’un coup de cuiller à pot, les ruelles bondées de rires d’enfants, les marchés publics, les métros et les Bixi attrapés au vol qui valaient leur pesant d’or riment désormais avec contagion, facteur R0 et #resterchezsoi.

Qui dit métropole dit densité et proximité (d’anciens buzzwords devenus les renégats de 2020). Les attraits d’hier sont devenus, du jour au lendemain, de vilaines verrues d’un tissu urbain qu’on cherche maintenant à détricoter, deux mètres à la fois. Pour enfoncer le clou, une enquête du Guardian plaçait au début de l’été Montréal en 7e place des villes les plus meurtrières à l’heure où l’hospitalité se mesure à l’aune de la mortalité covidienne.

Cet été, ni la planète ni le Québec ne s’invitent à Montréal. Dans toutes les métropoles du monde, c’est tourisme zéro. Ici, la saison se conjugue plutôt en mode piscine, payable en 60 versements, ou en version Far Est, version caravane. Ça grouille mur à mur de monde de Montmagny à Gaspé. Même la pub de la Ville de Québec « On a besoin de place, de place pour se distancer » résonne comme une gifle assenée à la métropole, cette nouvelle pestiférée où l’espace vital et le gazon se calculent au centimètre carré et le corset sanitaire hautement suffocant.

Brebis galeuses

Paul Arseneault, éminence du milieu touristique québécois, ne dépenserait pas un sou pour rameuter des estivants rue Sainte-Catherine cet été. « Malheureusement, les grandes villes ne vivent pas du tourisme local, mais surtout du tourisme international, de congrès, de réunions d’affaires », insiste le titulaire de la Chaire de tourisme Transat de l’UQAM. Seulement 15 % des 5 milliards de revenus touristiques à Montréal sortent de la poche des Québécois, affirme-t-il. De quoi mesurer l’ampleur du vacuum actuel. D’ici 6 mois, selon Statistique Canada, 1 commerce sur 5 pourrait disparaître, et le tiers des hôtels et restaurants. L’équivalent d’une bombe dans le centre-ville, bactériologique cette fois. À Londres, déjà 20 000 commerces ont fermé, laissant planer à nouveau sur les métropoles le spectre du fameux trou de beigne.

Finie la trépidante « vie urbaine » ? On a beau vanter le côté sympa de la métropole, on n’en voit plus que les gratte-ciel fantômes, géants pétrifiés dans un centre-ville abandonné aux cônes orange. Depuis que les plexiglas et visières donnent aux restos des airs de visite en milieu carcéral ou de rendez-vous chez le dentiste, on s’ingénie à réinventer la vitalité urbaine.

« Montréal, c’est une ville de festivals. La recette est un peu beaucoup brisée. Je ne pense pas que les gens vont se précipiter pour visiter des musées et des attraits intérieurs. C’est 2021 qu’il faut préparer », dit Paul Arseneault, philosophe.

Renaître

Pour conjurer le vide COVID, plusieurs métropoles rivalisent d’audace pour retrouver leur ADN et colmater les brèches laissées par ce virus antisocial. Des villes songent à transformer en jardins panoramiques des stationnements étagés, laissés déserts. Bruxelles invite ses habitants à hacker la ville de demain, à coups d’applications mobiles citoyennes.

À Edmonton, où le tiers des locaux du centre-ville pourraient être désertés, le sociologue Jim Morrow, de l’Université de l’Alberta, a pondu le guide Activating Space pour mettre sous soluté les espaces urbains en perdition. Son mantra : transformer en parcs de poche les lots extérieurs vacants, laisser à des travailleurs sociaux et à des groupes d’entraide les locaux placardés pour recoudre les plaies collectives de la cité, et les entrepôts aux troupes de théâtre et aux artistes. « Ces endroits morts pourraient devenir des lieux d’entraide. Quand les gens se réunissent, ils explorent, ils inventent et développent de la résilience », pense cet idéaliste.

Montréal, c’est une ville de festivals. La recette est un peu beaucoup brisée. Je ne pense pas que les gens vont se précipiter pour visiter des musées et des attraits intérieurs. C’est 2021 qu’il faut préparer.

 

La Ville de Vilnius, en Lituanie, pas chauvine pour deux sous, a quant à elle carrément choisi d’offrir à ses citoyens le monde sur un plateau d’argent. Faute de pouvoir se barrer à Londres, Paris ou Tokyo, les Vilnois peuvent s’imaginer chaque nouveau week-end dans différentes capitales du monde, tantôt dans une trattoria de Naples, tantôt dans une ruelle de Barcelone. Les vespas ont envahi les rues de la capitale en juin. En juillet, poésie, cinéma français et chansons d’Édith Piaf ont transformé Vilnius en Rive gauche. Faute de pain, on mange de la galette.

« 80 % de nos touristes à Vilnius viennent de l’étranger. Il fallait trouver un moyen d’attirer les Lituaniens qui aiment voyager pour qu’ils nous rendent visite. Ce projet a rallié toute la communauté. Dès le premier week-end, 30 à 35 % des chambres d’hôtel étaient réservées par des Lituaniens d’autres villes », explique Gabrielé Vaineikyté, chargée de projet pour Go Vilnius. La capitale s’est même muée en galerie à ciel ouvert en exposant à ses frais les œuvres d’artistes locaux contemporains sur des panneaux publicitaires. Des œuvres qui peuvent être admirées, mais aussi achetées par les passants, pour mettre un peu de beurre sur les épinards des artistes durement frappés par la pandémie.

« Ce n’est pas tant une question d’argent qu’une occasion de renaissance, de réinsuffler la bonne humeur et l’optimisme dans la ville », insiste Greta, du restaurant Grey Regianiai, campé à deux jets de pierre de la place de la Cathédrale, bien silencieuse ces jours-ci.

Comme quoi, à Montréal comme aux antipodes, on tente de raccommoder l’âme des villes, ces carrefours malmenés de l’humanité. Et parfois même à rencontrer l’autre et l’ailleurs pas plus loin que chez soi.

6 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 31 juillet 2020 08 h 11

    À Montréal, faute de pain, on doit manger des cônes orange... On me payerait pour aller à Montréal que je ne suis pas certain que j'y irais.

    Belle révélation que ce tour d'horizon mondial, qui nous montre en quelque sorte, que le désarroi n'est pas l'apanage du Québec.

    Bravo et merci madame Paré.

    • Nadia Alexan - Abonnée 31 juillet 2020 10 h 33

      Effectivement. Madame Isabelle Paré nous révèle un tour d'horizon mondial de villes en temps du coronavirus, avec une très belle plume. Bravo madame. Il faudrait lire et relire votre article pour déguster votre description, avec des images verbales extraordinaires.

  • François Boucher - Abonné 31 juillet 2020 10 h 10

    La remise en question du Metro-Boulot...

    Depuis le 13 Mars, je travaille en télétravail. Cela m'évite de me farcir un trajet banlieue - Centre ville de Montréal qui a beaucoup des caractéristiques du parcours du combattant. Je gagne ainsi près de 2 heures de temps libre par jour de travail par l'économie de se transporter. Dans un souci de réduire la contagion, éviter les autobus et le métro me semble une bonne idée, ce qui renforce les atouts de travailler à distance.
    Pourquoi se densifier dans des tours à bureau???
    Les réunions se font sur zoom ou sur Teams, par internet, les interventions sur le système de gestion informatique de mon employeur passe par VPN, mon rendement au travail est égal ou supérieur à ce qu'il était avant le 13 Mars.
    Je suis dans mon environnement familier, les enfants peuvent voir leur père beaucoup plus qu'habituellement en cette période de vacances scolaires, les dépenses de transport sont réduites, comme la pollution atmosphérique due à l'utilisation des véhicules à essence et diesel.
    Pourquoi se densifier à outrance? Dans le nouveau contexte de pandémie, je n'en vois aucune utilité.
    Il semble que je ne suis pas le seul. Les métropoles vont retrouver un certain calme qui est la nouvelle normalité.

    • Jean Richard - Abonné 31 juillet 2020 13 h 41

      « Pourquoi se densifier à outrance? Dans le nouveau contexte de pandémie, je n'en vois aucune utilité. »

      Sous prétexte de pandémie, nos gouvernants ont mis l'environnement en mode « Pause ». Il y a actuellement 8 milliards d'êtres humains sur terre, ce qui est beaucoup, même si on préfère éviter le mot surpopulation.

      Huit milliards d'humains, mais aussi des milliers et des milliers d'espèces vivantes, animales ou végétales. Malheureusement, on dirait bien que l'humain n'a pas le sens du partage, de sorte que plus il y a d'humains qui s'ajoutent, plus il y a d'espèces vivantes qui disparaissent, ce qui est un désastre. Des espèces vivantes qui disparaissent, on appelle ça de la biodiversité. Les plus âgés d'entre nous se souviendront de s'être laissé raconter la légende de l'arche de Noé, une première leçon de biodiversité. De la légende de Noé, nous sommes passés aux préoccupations des scientifiques (biologistes, écologistes, entre autres). La biodiversité est indispensable à la survie sur terre.

      Pourquoi densifier ? Parce qu'avec 8 milliards d'individus, on ne peut plus continuer avec le modèle actuel, où l'aire stérilisée par habitant fait en sort qu'il nous faudrait trois planètes, et nous n'en avons qu'une pour le moment. Il faut cesser de remplacer les forêts par des gazons monocultures ou des immenses stationnements de Costco. Le territoire nécessaire aux autres espèces diminue à un rythme incompatible à la survie.

      Montréal n'est pas vraiment une ville dense. Elle est plutôt une ville où la densité est mal répartie. À l'heure actuelle, chaque voiture occupe plus de mètres carrés par spécimen que les être humains. La désautomobilisation de la ville, c'est une urgence, une urgence environnementale et par ricochet, une urgence sanitaire. Malheureusement, cette prise de conscience tarde à se faire. Pour chaque voiture enlevée du territoire, on pourra y ajouter cinq humains, avec une qualité de vie améliorée.

  • Jean Richard - Abonné 31 juillet 2020 13 h 01

    Montréal vue de loin

    L'histoire de Montréal pourrait se revivre en quelques phrases.

    Il était une fois une province, une province faite de paroisses, mais pas n'importe lesquelles : des paroisses bien catholiques, menés par des curés qui, le dimanche matin, du haut de la chaire, mettaient leurs paroissiens en garde contre les démons, contre le péché.

    Et quand un jeune ou même un moins jeune quittait le village pour aller en ville, soit pour travailler, soit pour s'instruire, le mot se répandait vite : encore une âme pure que les démons de la ville vont nous voler, vont pervertir.

    Bien que le clergé ait perdu de son influence, le message est resté : la ville est sale. Et on ne s'est pas privé d'entretenir les clichés, même dans le monde artistique. « ...à Montréal, dans les rues sales et transversales... », c'était de la rime facile, mais ça se vendait. Heureusement qu'il y avait Michel Tremblay...

    Alors, ne cherchons plus : que Montréal (et sa région, il ne faut pas l'oublier) soit devenu l'épicentre d'une épidémie, ça allait de soi : les curés de l'époque de Duplessis vous l'avaient bien dit. Les âmes pures qui ont tout quitté pour se perdre dans cette ville galeuse ont désormais été punies, de quoi alimenter l'idéologie triomphante de l'impureté urbaine.

    Il y a deux ans, je revenais de la campagne et qu'est-ce que je retrouve sur une de mes jambes ? Une tique, une belle tique en train d'installer son équipement de forage de la peau. Ayant connu quelqu'un touché par la maladie de Lyme (pas moins pire que la covid-19), ça m'a un peu inquiété. Avis aux Montréalais qui cherchent le bonheur dans les prés : on y trouve aussi des tiques, de plus en plus nombreuses, certaines étant contagieuses. Et ces tiques, d'abord restreintes au sud de la Montérégie, se sont déplacées vers le nord, les changements climatiques étant montrées du doigt comme facteur possible des mutations de l'habitat des insectes. Le malheur est aussi dans les prés.

  • Diane Éthier - Abonnée 31 juillet 2020 19 h 33

    Les jeunes quittent Montréal et je les comprend

    Mon mari et moi habitons Ahuntsic et nous n'avons pas l'intention de vendre notre maison dans ce quartier. Mais nous passons plusieurs mois par année dans notre chalet isolé dans les Cantons de l'est, que nous adorons. Nos enfants veulent quitter la ville pour aller s'établir à la campagne dans les Cantons de l'est et nous les comprenons, car ils sont tannés de la pollution et du bruit incessant des avions dans les quartiers centraux de Montréal.

    Montréal veut garder ses citoyens. Mais que leur offre-t-elle comme qualité de vie ? En temps normal, des avions à toute heure du jour et de la nuit au-dessus de leurs demeures.

    Les commerces de proxmimité, les parcs c'est bien beau mais ça ne compense pas le fait que les citoyens sont toute la journée et une partie de la nuit incommodés par le bruit tonitruant des avions.

    Quand est-ce que le recours collectif des "Pollués de Montréal-Trudeau" aboutira enfin devant les tribunaux ? Montréal est la seule vide du monde dont l'aéropoet est au centre-ville. C'est une aberration. Alors qu'on cesse de se plaindre de l'exode des jeunes veres la campagne.

    Diane Ethier