Relire Lacoursière

« L’œuvre de Jacques Lacoursière est monumentale, écrit son collègue et ami Denis Vaugeois. Depuis François-Xavier Garneau, aucun historien n’avait osé entreprendre une histoire aussi vaste de ce qui était hier le Canada et qui est devenu pour l’essentiel le Québec. » La collection Bibliothèque québécoise nous en ressert une tranche en republiant, en trois tomes, Histoire populaire du Québec moderne, qui couvre la période 1896-1970.

Je viens de relire ces 800 pages d’une traite, avec un plaisir renouvelé. Le mérite en revient à l’historien, qui maîtrise l’art de se faire conteur en traitant de sujets on ne peut plus sérieux et parfois arides. Le premier tome, par exemple, nous plonge directement dans la question scolaire du Manitoba, en 1896, au moment où la survie des écoles françaises et catholiques dans cette province est menacée.

Ce n’est pas, convenons-en, le sujet le plus attrayant, même s’il a son importance pour illustrer le mauvais parti réservé au français dans l’histoire du Canada hors Québec. Or, en quelques pages, l’historien parvient à en faire un récit vivant et captivant. « Jacques Lacoursière, écrit encore Vaugeois, a le sens du détail, de l’anecdote. Il a l’esprit curieux. Voilà pourquoi il est si intéressant à lire. »

Son œuvre n’a pourtant pas récolté que des éloges. Dans un compte rendu publié en 1998 dans la Revue d’histoire de l’Amérique française, l’historien Ronald Rudin résume les critiques souvent faites à Lacoursière. Son histoire, note Rudin, porterait essentiellement sur « les hommes de pouvoir », politiciens ou religieux, s’intéresserait surtout à « l’élite de la société » et négligerait « la vie des Québécois ordinaires » et des minorités culturelles. Rudin reconnaît les qualités d’écrivain de Lacoursière, mais il conteste le caractère populaire de son œuvre et conclut qu’elle aurait dû s’intituler « Histoire du Québec francophone telle que vue par son élite ».

Dans le Bulletin d’histoire politique (hiver 1998), l’historien Éric Leroux formule des critiques semblables. Lacoursière, écrit-il, « nous offre une vision des plus traditionnelles de l’histoire québécoise, centrée sur la question nationale et les débats constitutionnels qui ont secoué le Québec et le Canada » en négligeant le reste, ce qui revient à affirmer, écrivait l’historienne Jeanne Valois en 2010, que « la société se construit à partir du haut ».

Sans être infondées, ces critiques, qui réactivent l’incessant débat opposant l’histoire sociale à l’histoire nationale, me semblent trop sévères, voire injustes. D’abord, Leroux a raison de le souligner, le terme « populaire », dans le titre, ne désigne pas le sujet de l’œuvre, mais son destinataire. Lacoursière n’a pas la prétention d’écrire l’histoire du peuple, comme l’a notamment fait l’historien André Lachance dans d’excellents ouvrages de vulgarisation, mais une histoire pour le peuple.

L’histoire sociale a certes sa nécessité, mais on ne peut pas dire qu’elle rejoint facilement le grand public comme sait le faire Lacoursière. « On a tué le goût pour l’histoire avec l’histoire quantitative, disait l’historien dans une entrevue au magazine Histoire Québec en 2009. J’adore les anecdotes qui sont révélatrices et, dans mes livres, je cite énormément. La citation a une saveur d’époque et elle parle par elle-même. »

Les historiens cités reprochent aussi à Lacoursière son angle politique et national. Qu’auraient-ils souhaité ? Qu’il parle de tout ? La chose, évidemment, relève de l’impossibilité puisqu’écrire, c’est toujours choisir, si on veut que l’œuvre garde une dimension raisonnable.

Opposer le politique au social, de plus, m’apparaît réducteur. La politique, en effet, influence directement la vie quotidienne de tous et, dans une démocratie libérale, les politiciens vivent sous l’influence du peuple. Au Canada et au Québec, les crises de la conscription de même que les crises constitutionnelles concernant la langue, le partage des pouvoirs et le statut du Québec n’engageaient pas que le sort de l’élite, mais aussi celui des gens ordinaires.

De plus, même si Lacoursière raconte principalement l’histoire des Québécois francophones en quête d’épanouissement et de reconnaissance dans un contexte politique souvent hostile à leur volonté, il aborde aussi, au passage, la situation de la classe ouvrière, des femmes, des Autochtones et ne néglige pas la question de l’immigration, sans esprit de procès, ce qui est devenu une rareté de nos jours.

Les historiens universitaires ont peut-être raison d’affirmer que l’œuvre de Lacoursière, comme l’écrit Leroux, « n’apporte rien de neuf aux connaissances sur l’histoire du Québec ». Elle fait cependant autre chose, qui est aussi sinon plus précieux : de plaisante façon, elle fait découvrir aux Québécois curieux une version vivante et honnête de leur histoire.

À voir en vidéo