Unis contre la jeunesse

D’abord, il y a eu cette crise économique, qui touche les générations Y et Z plus que n’importe quelle autre. Déjà avant la crise, la situation n’était pas rose. Nos emplois sont plus précaires que ceux de nos aînés. Notre dette d’études est plus importante. L’accès à la propriété s’est compliqué, et même le coût des loyers a explosé. Et je ne parle même pas de la crise environnementale qui plane au-dessus de nos têtes et qui compliquera sans aucun doute notre avenir.

Ensuite, le gouvernement libéral de Justin Trudeau a trouvé bon de créer une PCU à deux vitesses, dans l’indifférence quasi totale d’une bonne partie du public. Ceux qui étaient aux études cette année et qui sont incapables de décrocher un emploi dans le contexte de la crise se voient offrir 1250 $ par mois plutôt que 2000 $. On attend toujours le prix « étudiant » du loyer et de l’épicerie qui justifierait une telle disparité. Ou serait-ce que la pauvreté est banale si elle est vécue par des jeunes ?

Pendant ce temps, le filet social ne s’adapte pas à nos réalités. L’assurance-emploi, par exemple, demeure inaccessible à un nombre grandissant de travailleurs contractuels, relégués en permanence à un statut temporaire dans une foule d’industries qui trouvent cette organisation du travail moins « encombrante ». On les comprend.

Parce qu’on fait peu de cas des jeunes, la Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant (BCBE) a également été mise sur pied. Ce programme, qui devait être géré par l’organisme UNIS, est maintenant au cœur d’un scandale éthique qui ébranle Justin Trudeau et son ministre des finances, Bill Morneau. On s’inquiète, avec raison, des liens de ces deux hommes, de leurs familles et des libéraux plus largement avec le réseau tentaculaire d’organismes caritatifs et d’entreprises lucratives internationales. On oublie toutefois que cette « bourse » visait à payer 1000 $ à des jeunes de moins de 30 ans pour chaque tranche de 100 heures effectuées auprès de différents employeurs à travers le pays. Soit environ 10 $ l’heure, ce qui est bien en deçà du salaire minimum.

Il suffit de parler de « bénévolat », rémunéré-certes-mais-non-car-il-s’agit-d’une-bourse, pour que le gouvernement fédéral puisse contourner les normes du travail dans la légalité. Tout comme, depuis longtemps déjà, on parle de stages accompagnés si l’on est chanceux, d’une petite bourse, allocation, montant forfaitaire, alouette, afin de profiter du besoin d’expérience des jeunes pour les faire travailler plus ou moins gratuitement. Si vous appelez le tout fellowship, l’exploitation devient même prestigieuse.

Ces limites floues entre le bénévolat, le stage et le travail profitent bien sûr aux entreprises, mais aussi aux jeunes les plus favorisés, qui peuvent compter sur le soutien financier de leur famille pendant qu’ils se donnent littéralement pour leur prochain. En retour, les employeurs considèrent favorablement les curriculum vitæ remplis de ces expériences bénévoles qui témoignent tant d’un intérêt certain pour l’implication sociale que d’un privilège de classe. Pendant ce temps, les jeunes moins fortunés qui doivent tenir des emplois « essentiels » pour soutenir leurs familles ou qui donnent un coup de pouce sans tambour ni trompette, depuis toujours, dans leur propre communauté, ne seront pas jugés par les patrons potentiels comme aussi généreux et impliqués que le jeune aisé parti deux semaines dans un orphelinat d’Amérique centrale ou participant à un programme comme celui d’UNIS. L’obsession du bénévolat glamour contribue ainsi à attaquer ce qu’il pouvait rester de la mobilité sociale parmi les jeunes, au nom de la préoccupation pour le sort des plus pauvres. L’ironie pourrait faire sourire si elle n’était pas aussi enrageante.

L’histoire des frères Kielburger, qui ont cofondé UNIS à l’adolescence, articule puissamment tout ce qui cloche avec ce bénévolat bourgeois. En 1995, Craig Kielburger est profondément touché par le sort d’Iqbal Masih, un jeune Pakistanais qui perd la vie après avoir décrié le sort des enfants forcés à travailler. Avec son frère aîné Mark, Craig se mobilise contre le labeur forcé des mineurs en Asie du Sud, puis ailleurs. Les deux jeunes Ontariens attirent ainsi l’attention internationale et arrivent à se bâtir un empire — alors que la majorité des jeunes militants sud-asiatiques survivants de cette exploitation sont laissés dans l’ombre. Voir les communautés résister d’elles-mêmes à l’oppression ne vend jamais autant que le bon vieux mythe du fardeau de l’homme blanc.

On ne peut pas être contre l’altruisme et l’empathie, bien au contraire. Mais il faut se demander pourquoi on n’admire la générosité que lorsqu’elle prend des airs de magnanimité aristocratique. Il faut aussi critiquer sans demi-mesure la manière dont les privilégiés utilisent ensuite cette image de bénévoles engagés pour attaquer ni plus ni moins que les normes du travail, et jeter l’opprobre sur ceux qui tiendraient malgré tout à ce que les jeunes soient rémunérés dignement pour leur temps. Ce mépris pour les travailleurs sévirait au cœur même d’UNIS, selon des témoignages d’anciens employés recueillis par CANADALAND. Avec la même logique, on a aussi convaincu des milliers de conférenciers, dont moi, d’offrir gratuitement leurs services au nom de l’occasion de s’adresser à des jeunes du secondaire. Pas d’exception, sauf pour les mégastars.

Avec son programme UNIS, le gouvernement du Canada a voulu enfoncer encore un peu plus dans la gorge la précarisation économique des millénariaux et des zoomers, en l’enrobant dans une bouillie sucrée « d’engagement communautaire ». Il s’agit là d’un véritable scandale, à mon sens bien plus menaçant pour notre avenir que le voyage plus ou moins remboursé d’un Bill Morneau.

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