Un grand pied

Des gouverneurs de Sa Majesté, mon préféré reste Lord Elgin, 8e du nom, fils du 7e à qui l’humanité doit le pillage des frises du Parthénon. Le numéro 8, petit-fils de Lord Durham par sa mère, fut envoyé au Canada, après une carrière de gouverneur en Jamaïque, pour favoriser le maintien d’un régime d’exploitation en jonglant avec les illusions du concept de modération. Puis il partit pour l’Asie, où on lui doit d’avoir incendié le Palais d’Été de l’empereur de Chine, afin d’asseoir, là aussi, l’emprise coloniale de Londres, peu importe la manière.

Les gouverneurs généraux se succèdent au Canada grâce à des êtres tels que lui. Les gouverneurs ont pour ainsi dire en commun ce même sang du pouvoir, qu’ils le veuillent ou non.

À Rideau Hall, la résidence officielle du gouverneur à Ottawa, le futur ministre des Affaires étrangères du IIIe Reich, Joachim von Ribbentrop, adorait fréquenter, à titre d’invité, le duc de Connaught, fils de la reine Victoria, né au palais de Buckingham sous le nom de prince Arthur. Ribbentrop évoque dans ses mémoires le souvenir de soirées délicieuses passées dans le charme cossu de l’univers du vice-roi du Canada où l’on parlait volontiers allemand. Les bonnes manières n’ont pas de frontières.

Une suite de maréchaux, de généraux, de barons et de ducs se succéda dans ces fonctions, jusqu’à ce que les héritiers de ces pouvoirs guerriers, désormais bien consolidés sur papier, prennent les apparences plus variées de personnalités déjà autrement adoubées par le pouvoir, comme la suave Jeanne Sauvé. C’est ainsi que, sous ce titre royal, on put se permettre de petites fantaisies, portées par des songe-creux imposés à coups de cérémonies protocolaires.

Adrienne Clarkson, gouverneure générale à son tour, a pu consacrer un livre à Norman Bethune, déclarant sur un ton royal son admiration pour ce médecin communiste jusqu’à finir par croire que l’anticonformisme de celui-ci se retrouvait par enchantement chez elle. Dans ses mémoires, elle tient en tout cas à donner la mesure de cet anticonformisme en affirmant que « ce n’est pas l’État qui payait pour mes robes, c’est moi ». Mais le bon peuple, il est vrai, paya pour à peu près tout le reste. Plus de dix ans après avoir quitté ses fonctions, sous prétexte que les gouverneurs généraux ne prennent jamais tout à fait leur retraite, l’ex-représentante de la reine facturait encore 100 000 $ de frais, soit l’équivalent en treize ans d’environ un million de dollars de dépenses refilées aux contribuables canadiens au nom de ces indispensables services. Dans la pseudo-monarchie canadienne, on a toujours vécu sur un grand pied.

Après avoir fréquenté, durant nombre d’années, la fratrie des intellectuels indépendantistes québécois, ce fut au tour de Michaëlle Jean et de son cinéaste de mari de jouer tous deux le rôle de vice-roi dans le mauvais film du pouvoir canadien. Ce sens de la fonction, poussé jusqu’à la virtuosité, conduisait au sentiment surpuissant d’être vraiment la crème de la crème, au point de se plonger comme on le sait le nez dans le beurre.

Comment s’étonner que de si beaux exemples ne ruissellent pas vers le bas quand on voit une Lise Thibault, au stade inférieur de lieutenant-gouverneur, se prendre elle-même pour une reine, après avoir passé des années à d’abord expliquer, à la télévision communautaire, comment réaliser des centres de table en jujubes ? Les belles traditions viennent de loin. Au temps du bien nommé Narcisse Pérodeau, le lieutenant-gouverneur organisait volontiers des bals. En 1927, à grands frais, il s’y présentait déguisé en Louis XIV. On se serait cru, avant la lettre, dans une scène du Temps des bouffons, de Pierre Falardeau, le cinéaste avec qui Julie Payette aimait tant faire du ski de fond, avant d’en effacer en vitesse les traces dans la mise en orbite de ses nouvelles fonctions pour lesquelles elle fait face, ces jours-ci, à plusieurs critiques.

Mais qu’importe tout cela. À écouter, depuis les origines de ce pays colonial, autant de beaux et braves gens discourir sur les mérites de cette fonction royale, on est prié de croire que tout ce qui est inutile, insipide, sans poids, sans importance, sans valeur autre que décorative est essentiel à la vie en commun et doit se payer à grand prix.

La ligue monarchiste du Canada avait estimé en 2015 que le pays débourse près de 55 millions pour entretenir de pareilles fonctions, une somme pas si éloignée d’ailleurs de la fortune personnelle du monarque des finances, le ministre Bill Morneau, blâmé ces jours-ci pour avoir voyagé en famille aux frais des bonnes fées de l’organisme UNIS, auquel le gouvernement Trudeau a tout bonnement octroyé un contrat de plus de 900 millions avant de le lui retirer, sous les pressions de l’opposition.

De pareils traitements royaux rappellent l’affaire Bronfman, au début du mandat de Justin Trudeau. Stephen Bronfman, héritier d’une famille richissime, proche des Trudeau, avait été recruté pour diriger une campagne électorale qui promettait de favoriser la classe moyenne. Une enquête de la CBC et du Toronto Star avait révélé, à la suite de la publication des Paradise Papers, que Bronfman était aussi l’un des acteurs clés liés à une fiducie américaine de 60 millions de dollars installée aux îles Caïmans, ce qui aurait coûté rien de moins que des millions aux Canadiens en impôts impayés.

On apprenait d’ailleurs ces jours derniers que le Canada continue d’accroître sa présence dans les paradis fiscaux, avec une hausse de 3 % par rapport à l’année précédente. N’est-ce pas admirable, quand on y pense, qu’un très grand nombre de ces abris fiscaux soient situés dans d’anciennes possessions du vaste et noble Empire britannique ? Pendant ce temps, depuis le début de la pandémie, les cinq familles les plus fortunées au Canada ont vu leur fortune croître, tout au contraire de milliers de familles qui ont perdu leur emploi et leurs revenus. Parlez-moi d’un pays royal !

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