Enfin les bonnes questions!

Statistique Canada prépare une petite révolution pour le recensement de 2021. La modification concerne la manière dont on va dénombrer les ayants droit à l’éducation en français dans les autres provinces canadiennes. J’ai comparé le nouveau questionnaire avec celui du recensement de 2016. Et effectivement, le questionnaire de 2021 permettra d’éliminer les nombreux trous statistiques qui freinaient le développement des 28 conseils scolaires francophones, qui comptent plus de 170 000 élèves dans 700 écoles. En apparence banale, ce changement « administratif » pourrait doubler, voire tripler la clientèle.

Le changement concerne non seulement le questionnaire long distribué à 25 % des foyers, mais surtout le questionnaire court, que la majorité doit remplir. En 2016, le questionnaire court comptait dix questions, dont trois sur la langue : la personne peut-elle soutenir une conversation en français, en anglais ? Quelle(s) langue(s) la personne parle-t-elle à la maison ? Le plus souvent ? Quelle langue avez-vous d’abord apprise et comprenez encore ?

Dans le nouveau questionnaire court, on passe de dix à dix-sept questions, dont huit — je le dis en chiffre : 8 — concernent la langue. Outre les questions « traditionnelles », on en retrouve cinq nouvelles sur l’éducation dans la langue de la minorité. Trois concernent les francophones des autres provinces et deux concernent les anglophones du Québec.

Pour ce qui est des francophones, la question 13 veut savoir si une personne a fait des études primaires ou secondaires en français au Canada. La question 14 demande si c’était dans un programme ordinaire en français ou dans un programme d’immersion. La 15 demande le nombre d’années faites en français dans chaque niveau. (Pour le Québec, les questions sont un peu différentes : on veut savoir si une personne a fait ses études primaires ou secondaires en langue anglaise au Canada. Et le nombre d’années pour chaque niveau.)

Ces nouvelles questions vont permettre de recenser les ayants droit qui passaient sous le radar. D’abord ceux qui ne parlent pas nécessairement le français à la maison, mais qui sont allés à l’école française. Et ceux qui sont issus de l’immersion. Chaque année, 400 000 jeunes Canadiens anglophones fréquentent un programme d’immersion française offrant une partie ou la totalité des cours en français de la maternelle à la 12e année. Cette technique d’enseignement, développée à Saint-Lambert en 1965, touche plus de 10 % de la clientèle anglophone au pays. Dans plusieurs provinces, notamment en Ontario, les parents qui ont fait l’immersion auraient droit d’envoyer leurs enfants à l’école française. C’est un groupe très influent et très militant. À la mi-juillet, quand le conseil scolaire anglophone de Toronto a annoncé qu’il suspendait les cours de, et en, français à l’automne pour cause de COVID-19, il a reçu une telle volée de bois vert qu’il a « reviré son capot de bord » en moins de 24 heures.

Le hasard a fait que je suis tombé mercredi sur le directeur général de l’Association franco-ontarienne des conseils scolaires catholiques de l’Ontario, Yves Lévesque. « Cette modification, dit-il, est la meilleure chose qui pouvait arriver aux francophones. Ça fait 40 ans qu’on la réclame, mais pour la première fois, on va poser les questions probantes qui vont nous permettre de faire un meilleur travail de prévision. »

Les francophones des autres provinces, qui ont obtenu la pleine gestion scolaire depuis trois décennies à peine, sont constamment en butte au scepticisme des autorités quant à la place du français. Chaque fois qu’ils réclament des fonds pour construire ou agrandir une école, leur gouvernement provincial leur accorde toujours moins parce que personne ne croit leurs projections démographiques. En Ontario, par exemple, la statistique fédérale faisait état de 550 000 francophones alors que l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario disait que le vrai chiffre était de 650 000. En 2022, on va le savoir pour vrai, et ça pourrait être beaucoup plus.

Grâce à de meilleures statistiques, on pourra ouvrir des écoles qui ne seront pas en surcapacité seulement après trois ans. On pourra aussi offrir de meilleurs services de garde, de santé et d’enseignement postsecondaire. Il deviendra beaucoup plus difficile pour un gouvernement de justifier des coupes draconiennes comme l’Alberta vient de le faire à la Faculté Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, où les compressions budgétaires menacent 44 % des programmes.

Cette modification au recensement survient dans un contexte particulièrement favorable. En juin dernier, la Cour suprême a rendu un important jugement en faveur des francophones de Colombie-Britannique et qui aura une incidence partout au pays. Essentiellement, elle interdit aux provinces de refuser des écoles en français sous prétexte que ça coûte cher. La nouvelle doctrine est simple : si le nombre le justifie, ça coûtera ce que ça coûtera. L’essentiel est désormais qu’on va avoir les vrais chiffres parce qu’on aura posé les bonnes questions.

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