Touriste ou voyageur?

Le mois dernier, nous étions sur une terrasse près de l’île de la Cité. À deux pas, la rue de Rivoli était silencieuse. Au bout de ce petit passage, on devinait la Seine et les étalages des bouquinistes. C’était en fin d’après-midi sous le premier soleil d’été. Nous sirotions quelque chose lorsqu’au bout de vingt minutes, une étrange impression s’empara de nous. Rien d’anormal pourtant dans cette petite rue de Paris. Sur les pavés, quelques rares passants défilaient discrètement. Le serveur était en verve. La vie suivait son cours…

Eh oui, nous étions au cœur de Paris et pourtant il n’y avait pas de touristes. Pas le moindre vacancier venu s’ébaudir en bermuda mauve, casquette américaine et t-shirt aux inscriptions criardes ! Pas non plus de hordes de Chinois, d’Allemands ou de Japonais prêts à photographier l’autochtone sous tous ses angles. Encore moins d’Américains apostrophant les serveurs par un brutal « How much ? » sans avoir pris la peine de leur dire d’abord bonjour ou de sourire à ces « Frenchies » que l’Amérique anglo-saxonne regarde souvent de haut.

Il y avait une éternité que je n’avais pas vu Paris ainsi. Paris débarrassé de ces visiteurs pressés qui ne regardent le monde que par la lucarne de leur appareil photo pour ensuite ennuyer leurs amis pendant deux semaines avec ces milliers de clichés qui iront vite rejoindre le grand dépotoir numérique que chacun traîne dans son ordi. Paris enfin libéré, pour paraphraser quelqu’un, de ces étranges mammifères qui se déplacent en troupeau en suivant un petit drapeau brandi par un guide qui récite dans toutes les langues la fiche Wikipédia de chaque monument. Paris redevenait le plus beau des villages, un lieu conçu pour l’homme et celui qui prend le temps de regarder. On avait soudain le goût de dire, avec le grand voyageur que fut Nicolas Bouvier, qu’« ici, prendre son temps est le meilleur moyen de n’en pas perdre ».

Le temps d’un intermède, la pandémie aura donc rendu nos paysages et nos villes à leurs habitants. Du moins à cet état, non pas d’avant les voyages, mais d’avant ce tourisme de masse qui déferle sur le monde depuis quelques décennies et que l’on affuble de ce nom, aussi affreux qu’étrange, d’« industrie touristique ».

Voilà donc cette « industrie » confrontée à la pire crise de son histoire. En quelques jours, tout s’est effondré. Avec l’arrogance caractéristique des nouveaux riches, les professionnels du tourisme étaient pourtant convaincus qu’ils étaient à l’abri de tout. Grâce à une croissance de 3 à 5 % par an, à l’explosion du marché des « seniors », à l’apparition du « low cost » et du tourisme universitaire, cette « industrie » ne fut-elle pas parmi les tout premiers bénéficiaires de cette « mondialisation heureuse » qui sévissait depuis trente ans ? La vague semblait inépuisable, au point où l’on pouvait se demander parfois si le monde n’allait pas se transformer en gigantesque Club Med. Quant au touriste, il était devenu l’incarnation de ce consommateur mobile et mondialisé parlant le globish qui n’a d’attaches nulle part, voguant d’un Holiday Inn à l’autre, d’un Starbucks Café à un autre.

Pourtant, certains signes ne mentaient pas. Dans quelques lieux touristiques, parmi les plus courus, la révolte couvait. À Barcelone et à Berlin, on a vu des manifestations contre ce tourisme de masse qui rendait la vie impossible aux habitants. À Venise, cela fait des années que le tourisme est littéralement en train d’engloutir la ville à coups de paquebots de croisière géants qui déversent leur flot d’estivants venus se faire photographier sur la place Saint-Marc.

Le mot « touriste » désignait à l’origine ces voyageurs anglais, fils de bonne famille, qui faisaient leur « tour d’Europe » avant de rentrer sagement à la maison. Le voyageur de Stendhal (Mémoire d’un touriste) n’a pourtant plus grand-chose à voir avec le touriste d’aujourd’hui. Là où le premier était tenu de se faire discret, cherchant à croquer un monde inconnu, le second se croit aujourd’hui justifié de revendiquer toute la place. Avec le selfie, le voilà même devenu sa propre attraction touristique. L’essentiel étant de changer de paysage sans jamais détourner le regard de soi-même.

Or, le vrai voyageur ne devrait-il pas se fondre dans le paysage exactement comme un bon photographe sait passer inaperçu ? Comme l’écrit Bouvier, « on ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels ».

L’épidémie nous réapprendra-t-elle l’art de voyager ? On peut en douter. Tout au plus, l’exode de ce mois de juillet vers la Gaspésie, le Lac-Saint-Jean ou l’Abitibi pourrait-il permettre aux Québécois de redécouvrir un pays et des régions qui valent mieux, tellement mieux, que ces ailleurs de carte postale.


 
43 commentaires
  • Lucie Blais - Abonnée 24 juillet 2020 00 h 48

    Merci d’être là....

    Merci d'être là en dépit de la cabale de quelques esprits chagrins...

    • Claude Bariteau - Abonné 24 juillet 2020 07 h 13

      Votre regard sur Paris, où vous êtes ancré par fonction et intérêt, diffère par définition de celui du touriste dont vous accentuez les biais jusqu'à la caricature pour prôner une approche d'observateur attentif désireux de comprendre la vie qui se vit. Ça vous rend plus près des observateurs que des visiteurs qui s'enferment dans ce qu'offrent les entreprises touristiques. Vous en témoignez habillement. Il y a par contre du tourisme qui se pratique autrement, disons avec respect et contact avec les gens par désir de connaître leur ancrage local tout autant que l'histoire des lieux. Vous le savez d'ailleurs puisque vous êtes près de cette approche.

    • Pierre Robineault - Abonné 24 juillet 2020 14 h 21

      @ claude bariteau
      Monsieur Bariteau, auriez-vous oublié de lire le commentaire plaisant de madame Blais à l’égard de Christian Rioux avant de vous exprimez à sa suite? Peut-être vous en êtes-vous plutôt servi pour vous assurer que les lecteurs lisent d’abord et avant tout votre propre commentaire non pas adressé à madame mais bien à monsieur, 7 heures plus tard.
      Cette nouvelle forme de jeu confrontation d’idées qui s’est installée dans toutes les sections dites de commentaires depuis quelque temps dans Le Devoir ne me semble pas toujours saine et à vrai dire, dans mon cas le l’avoue, lassante et navrante. J’avoue aussi avoir souvent lu de ces dits commentaires, et les vôtres m’ont paru le plus souvent appropriés. Parfois non, tel que maintenant et surtout à cause de son opportunisme. Mais il y a danger de se laisser happer par ce jeu de confrontation. J’aurais moi-même de beaucoup préféré vous le dire de manière privée, mais cette fenêtre est la seule qui s’offre à moi. Sachez toutefois, et je sens que vous en faîtes vous-même partie, que nous sommes plusieurs à avoir décidé de maintenir notre abonnement au Devoir, pour un certain nombre de bonnes raisons, et la chronique de Christian Rioux en fait partie.

    • Marc Therrien - Abonné 24 juillet 2020 18 h 37

      Bien d'accord avec vous M. Robineault. D'autant plus que M. Bariteau n'a pas tant besoin de faire ça puisque, on ne sait trop pourquoi, ses commentaires sont souvent les premiers publiés avant quelques autres qui ont été rédigés 5, 6 ou 7 heures avant, comme s'ils n'avaient pas à passer par le filtre de la modération ou encore, comme s'ils étaient les premiers libérés de la boîte de réception des commentaires.

      Marc Therrien

    • Claude Bariteau - Abonné 24 juillet 2020 20 h 18

      Monsieur Robineault, je ne me voyais pas en esprit chagrin faisant de la cabale.

      J'apprécie les textes de M. Rioux que je connais et dont j'admire la tenacité.

      En m'inscrivant sous le commentaire de Mme Blais, je voulais seulement dire que ce texte venait d'un homme qui vit à Paris et a sur le tourime devenu une industrie, une lecture que je partage, mais qui n'est pas le vécu de toutes les personnes qui visitetn ou séjournent à Paris, ce qui allait, je pense, dans le sens des propos de Mme Blais, que je partageais.

      J'aurais du commencer en disant que je partage ses propos en ajoutant ce point. C'eut été plus clair.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 25 juillet 2020 19 h 25

      Pas besoin d’avoir été à Paris, pour « observer » ce qui est mis de l’avant par l’industrie touristique. La caricature faite par Christian Rioux n’a rien de nouveau et s’observe partout où l’industrie et ses agences proposent ses voyages, ses forfaits.
      Pas besoin d’observer depuis Paris, on se rendre à Québec, dans le vieux Québec, et observer que la ville, cet été, ne connait pas ce déferlement de gens aisées qui font la joie des boutiques, des restaurants et des hôtels,

      Cependant, l’observation de Rioux est à l’image de la posture de l’écrivain snob choqué par ce qui dérange ses valeurs. Rien n’indique que ce chroniqueur sache reconnaître les voyageurs qui dans cette foule bizarrée viennent y découvrir la culture, la nature, les gens du pays! Qu’observe notre chroniqueur depuis la table d’un petit café ou d’une terrasse.

  • Marcel Beaudoin - Abonné 24 juillet 2020 04 h 24

    Prendre le temps de respirer

    Une opportunité pour nous recentrer sur l'essentiel. Place à la paix de l'âme.

  • Jacques-André Lambert - Abonné 24 juillet 2020 04 h 33

    Avant Camille

    Musée Rodin.
    Barbu, chapeau de paille, sandales et chemise à fleurs, je traverse l’arche végétale du grand jardin.
    Un groupe d’Asiatiques m’observe depuis le plan d’eau.
    Une jeune femme s’en détache et m’invite à l’accompagner pour une photo.
    Voilà comment, Québécois de passage à Paris, je me suis retrouvé icône de l’impressionnisme.
    Merci pour le baiser.

  • Louise Collette - Abonnée 24 juillet 2020 07 h 03

    Merci

    C'est toujours un plaisir de vous lire.

    Et, j'habite près de l'Oratoire Saint-Joseph, calme plat cet été, ça fait du bien.

  • Christian Montmarquette - Abonné 24 juillet 2020 07 h 19

    Pester contre « les étranges »

    « Nous étions au cœur de Paris et pourtant il n’y avait pas (...) de hordes de Chinois, d’Allemands ou de Japonais..» - Christian Rioux

    Sans surprise,

    Je constate que Christian Rioux a une fois de plus trouvé le moyen de pester contre «les étranges» dont il fait pourtant lui-même aussi partie.

    Christian Montmarquette

    • Michèle Cossette - Abonnée 24 juillet 2020 09 h 50

      Je constate que Christian Montmarquette a une fois de plus trouvé le moyen de pester contre un texte qu'il n'a pas compris.
      Rioux n'en a ni contre les Chinois, ni contre les Japonais, ni contre les Allemands, mais contre le fait qu'ils viennent en hordes. C'est le tourisme de masse qu'il décrie, et non les étrangers.
      D'ailleurs, Rioux n'est pas un touriste. Il VIT à Paris.

    • Christian Montmarquette - Abonné 24 juillet 2020 10 h 45

      @ Michèle Cossette

      Lequel de nous deux ne sait pas lire ?

      Comme série de préjugés, on peut difficilement faire mieux:

      "Pas le moindre vacancier venu s’ébaudir en bermuda mauve, casquette américaine et t-shirt aux inscriptions criardes ! Pas non plus de hordes de Chinois, d’Allemands ou de Japonais prêts à photographier l’autochtone sous tous ses angles. Encore moins d’Américains apostrophant les serveurs par un brutal « How much ? » sans avoir pris la peine de leur dire d’abord bonjour ou de sourire à ces « Frenchies » que l’Amérique anglo-saxonne regarde souvent de haut" - Christian Rioux

    • Françoise Labelle - Abonnée 24 juillet 2020 11 h 08

      M.Bariteau,
      En 2018, le tourisme comptait pour 11,8% des emplois parisiens et rapportait 4,5 milliards d'euros dans l'hôtellerie, 103 millions d'euros en taxes (Office de tourisme de Paris).
      Les hordes - on est loin de Gengis Khan - font l'affaire de bien des parisiens.

      M.Montmarquette rappelle les problèmes des définitions «identitaires». Est-on vraiment parisien même si on y vit? Et s'il n'était pas marié à une française? La logique de l'exclusion est toujours tordue.

    • Christian Montmarquette - Abonné 24 juillet 2020 13 h 21

      @ Françoise Labelle,

      Merci d'avoir si bien traduit ma pensée Mme Labelle.

    • Claude Bariteau - Abonné 24 juillet 2020 16 h 54

      Mme Labelle, mon commentaire a disparu de l'écran et je ne sais pas quel en est le motif. Chose certaine, je me rappelle d'avoir souligné que M. Rioux habite Paris pour des raisons professionnelles et que sa conjointe le signale en 2018. Aussi ai-je ajouté qu'il doit détenir un permis de travail ou de séjour et qu'il reflète par ses propres ce qu'il doit entendre sur l'Île de France de la part de certains Français.

      Mais bon, vous pensiez surement que j'attaquais les vues de M. Montmarquette alors que je lui rappelais seulement ces faits qui n'en font pas un touristes étrangers, mais une personne qui gagne sa croûte avec un ancrage à Paris.

    • Françoise Labelle - Abonnée 24 juillet 2020 17 h 43

      On partage certainement plusieurs valeurs.
      Je ne peux «liker» votre commentaire, n'étant pas sur FB.

    • Françoise Labelle - Abonnée 24 juillet 2020 17 h 54

      M.Bariteau,
      en effet, je cherchais votre commentaire pour bien répondre mais il a disparu, certainement pas parce qu'il contrevenait à la «nettétiquette».
      Je m'adressais plus à l'ensemble des autres commentaires en rappelant que Paris est (la) une ville touristique par excellence et le commentaire sur l'identitaire ne vous visait pas non plus.

      Je suppose que j'ai profité du fait que vous n'esquintez personne.
      Mes excuses.