Les paradoxes du tourisme

« Prendre l’avion sera un vrai casse-tête », apprenait-on dans Le Devoir du 15 juin 2020. La pandémie aura pour effet de multiplier les contraintes sanitaires, ce qui engendrera une augmentation des files d’attente et des prix.

Sans vouloir être déplaisant, je dois dire que cette nouvelle me réjouit presque. Le tourisme, en effet, m’agace, pour des raisons écologiques, culturelles et philosophiques. Je passe rapidement sur l’aspect écologique puisque la pollution engendrée par cette activité relève de l’évidence. Les autres aspects me dérangent plus.

Alors qu’il a la prétention d’offrir une expérience culturelle, le tourisme a surtout pour effet de laminer les cultures. Les lieux qui accueillent les voyageurs deviennent des décors vidés de leur authenticité, du folklore en toc. Il y a quelques années, l’émission La petite séduction, de Radio-Canada, qui avait pour but de faire découvrir des villages québécois, a visité Saint-Gabriel-de-Brandon, mon village natal. Les gens de la place devaient s’efforcer de séduire Alex Perron, en mettant en valeur les attractions du lieu. L’activité principale se déroulait dans un musée hanté… qui n’existe pas ! Un vieil hôtel du village avait été ainsi maquillé pour les besoins du tournage.

C’est ça, trop souvent, la culture touristique, ici comme au bout du monde : des décors où des touristes vont rencontrer d’autres touristes en croyant se cultiver au contact direct des vraies affaires. Et quand ce n’est pas ça, quand le touriste d’élite souhaitant échapper au sort commun quitte les circuits officiels, c’est presque pire : il bouscule des univers jusque-là préservés de ce devenir commercial du monde.

Avant qu’on m’accuse d’être un pantouflard borné, je précise : j’aime le vaste monde et ses cultures. Je m’intéresse vivement à ce qui se passe sur la planète. Je passe, pour ce faire, par la littérature, par le journalisme, par le cinéma et par la musique. Je sais, grâce à ces messagers, qu’il y a des lieux et des personnes magnifiques partout dans le monde. Ce précieux savoir enrichit mon expérience, sans que j’aie besoin de me rendre sur place au risque d’entacher ces richesses.

Mon agacement philosophique devant le voyage, quant à lui, est bien résumé par Rodolphe Christin, dans une entrevue avec Christian Desmeules, du Devoir. La « frénésie des voyages », explique le sociologue, est symptomatique d’un malaise existentiel, de notre incapacité à vivre pleinement chez nous. « Consommer du tourisme, c’est aussi une forme d’aliénation, mais qui se donne comme une espèce de compensation », dit-il avant d’ajouter que « la distance intérieure que l’on prend avec soi compte davantage » et que « l’appel de l’ailleurs ne doit pas nous laisser négliger l’ici ». Quand on voyage pour changer le mal de place, on le répand au lieu de le surmonter.

« Vadrouilleur chevronné », selon sa définition de lui-même, Gary Lawrence publie ses récits de voyages, principalement dans Le Devoir, depuis de nombreuses années. Il vient d’en réunir 50 dans Fragments d’ailleurs (Somme toute). Vous devinez déjà que mon collègue ne partage pas mon point de vue sur son activité de prédilection. Vous vous demandez peut-être même pourquoi quelqu’un comme moi lit un tel livre. Je le répète : j’aime le monde et je veux le connaître. Or, Lawrence est un connaisseur. Aussi, me dis-je, tant qu’à voyager à ma manière, « par procuration », comme m’y invite le sous-titre du livre, aussi bien le faire avec un bon guide.

Dès les premières pages, surprise, je découvre que Lawrence, malgré sa passion, n’est pas dupe. Critique sentie du surtourisme qui est « en train de bousiller et d’entacher les cultures locales », cette introduction parle du « zoo humain du tourisme désinhibé », des « pourristes » sans complexe qui accaparent le monde pour nourrir les réseaux sociaux, qui folklorisent les cultures qu’ils fréquentent et qui détériorent les lieux visités.

Lawrence, malgré tout, continue de croire à la possibilité d’un tourisme consciencieux. Cette solution m’apparaît utopique. Il y a, certes, des voyageurs de cette sorte, mais tous n’en sont pas et le problème demeure : il y a trop de touristes, et chacun d’entre eux pense que l’enfer, c’est les autres.

Lawrence appartient sûrement au camp des voyageurs modèles. Gagnant du prix Jules-Fournier, en 2016, pour la qualité de sa langue écrite, il a un style imagé qui rend ses récits vivants. Son histoire de morts sortis de leurs tombeaux, par leurs proches, à Madagascar, en est le plus bel exemple parce qu’elle nous fait découvrir une vision du monde exotique, mais brûlante d’authenticité.

Grâce à Lawrence, je viens de faire le tour du monde en un livre. Ça en prend peut-être quelques-uns, sérieux, comme lui, qui voyagent, pour que le monde arrive, sans trop de dommages, aux autres.

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