La toile de fond

La crise qui fait tanguer le Musée des beaux-arts de Montréal a le mérite de révéler les bas-fonds sur lesquels vont s’échouer pareilles institutions.

Que faut-il reprocher à Nathalie Bondil ? Beaucoup ? Peu ? Rien ? Et au président du conseil d’administration de l’institution, son compatriote Michel Ernoul de la Chenelière, celui qui a osé la congédier ? Faut-il tendre l’oreille aux voix de sirènes indignées, comme celle de Laurence des Cars, du Musée d’Orsay, descendante d’une puissante famille de la noblesse royaliste et héritière en ce lieu de la succession de Guy Cogeval, un autre Français qui, à Montréal, fut le marchepied grâce auquel Mme Bondil put s’élever jusque sur un piédestal ? Je n’en sais trop rien. Dans ce petit monde d’un grand musée québécois où tournent décidément beaucoup de Français, je n’ai que faire, à vrai dire, de cette volonté de psychologiser cette échouerie autour d’individus précis. Reste que, dans la grande vague de la marchandisation de l’art, le musée fait eau.

Les grands musées sont devenus partout de petites bulles où frétille un monde des affaires qui cherche à s’y agglutiner à tout prix, en y imposant ses valeurs au nom d’une jonction entre l’art et l’argent. Au détriment de la sensibilité, on compte plus que jamais sur le nombre d’entrées, transformant l’art en ce qu’il ne saurait être : du quantifiable.

Dans les musées du monde, on assiste partout au lent défilé de ce qui prend l’allure de l’art officiel, soutenu par quelques puissants qui, d’un cocktail à l’autre, se félicitent d’être de si bons et si distingués amis de la culture. De vastes collections, adossées aux noms des fortunes familiales telles que Pinault, Arnault et autres Desmarais locaux, circulent dans un réseau mondialisé, où tout devient équivalent, au nom du cynisme de l’argent.

Il flotte désormais dans ces musées des visions indifférenciées de réalisations culturelles au préalable strictement embaumées afin de déranger le moins possible ceux à qui l’on commande de les consommer en série, à grand renfort de publicité. Les musées offrent aux contemplateurs du monde entier le sentiment de s’élever au-dessus de la masse alors que, réduits à de simples consommateurs, ils y avancent en bêlant les uns derrière les autres, guidés par les traces d’une nouvelle chaux intellectuelle qui brûle les nuances à mesure qu’elle s’étale sur notre monde balisé par l’argent.

Les œuvres apparaissent plus que jamais tel un capital symbolique vers lequel les plus nantis se précipitent pour sublimer de l’argent qui n’aurait autrement, entre leurs mains, que l’odeur de la mort. Les artistes, devenus des marques de commerce comme n’importe quoi d’autre, leur apparaissent en quelque sorte providentiels, comme des lingots de valeurs sûres capables de les faire flotter au-delà du temps. Cela prend parfois des dimensions plutôt grossières. Lors de son passage à Montréal en mai 2007, l’ancien protégé de l’héritière de la multinationale L’Oréal, le photographe et peintre François-Marie Banier, avait par exemple expliqué au micro de la radio de nos impôts, sans malaise aucun, que Paul Desmarais, chez qui il séjournait, venait de lui promettre une exposition au Musée des beaux-arts. Peut-on penser que l’influence de ces mécènes, censés être désintéressés, s’impose tout aussi bien en des apparences moins grossières, sous le couvert d’une parfaite légitimité ?

Il y avait quelque chose de tout à fait délicieux à voir, ces jours derniers, Monique Jérôme-Forget, l’ancienne ministre des Finances et présidente du Conseil du trésor des gouvernements de Jean Charest, sortir le nez au grand jour pour affirmer, du haut de son poste de présidente du conseil d’administration du Musée McCord Stewart, qu’on se trouvait tout bonnement, dans le cas du Musée des beaux-arts de Montréal, devant un problème de « gouvernance ». Voilà une couverture commode, bien à la mode, pour se faire croire qu’il n’y a pas de rapports politiques en jeu dans les structures des musées et que c’est donc par leur seul mérite que des personnalités assises sur de riches fortunes ou capables de les servir s’y retrouvent réunies, main dans la main, copain-copain.

C’est la même dame patronnesse qui, en 2016, à propos de déprédations dans la gestion des immeubles publics, avait affirmé sans gêne les raisons de son désintérêt pour ce dossier, même au temps où elle en avait pourtant la responsabilité : « C’est pas assez prestigieux. Ça n’a pas d’envergure. Aller m’intéresser aux édifices du gouvernement. Voyons. Zéro intérêt. »

En revanche, les musées servent bel et bien, et dans une large mesure, à imposer des mécanismes élitaires qui se déboutonnent d’autant plus volontiers pour se faire voir qu’ils se trouvent largement appuyés dans leurs prétentions par l’État. La ministre Nathalie Roy, attitrée au portefeuille de la Culture, semblait tomber des nues en apprenant ce qui se passe au Musée des beaux-arts. L’État qui ne sait rien s’avère pourtant garant d’environ 45 % du budget de l’institution, à raison d’un don de 16 millions de dollars par année. Autrement dit, en toile de fond, toute cette richesse décadente dévoile aujourd’hui sa misère devant nous.


Une version précédente du texte indiquait le nom d’Emma Lavigne alors qu’on aurait dû lire celui de Laurence des Cars

56 commentaires
  • Jacques-André Lambert - Abonné 20 juillet 2020 02 h 47

    Sans masque

    Merci pour ce texte, monsieur Nadeau.

    On aurait pu l’apprécier pour votre description de l’état des lieux.
    Des lieux où l’art institutionnel blanchit et ennoblit, contre investissement, les castes fortunées.

    Merci surtout pour le plaisir de lecture. Pour la qualité de votre expression.
    Tant l’art vrai démasque.

  • Ruth Nicole Bélanger - Abonnée 20 juillet 2020 03 h 34

    J’adore!

    Je propose de remplacer les membres du CA par des artistes québécois de tous les arts et de tous les âges.
    Les mécènes, collectionneurs, investisseurs et autres banquiers volontaires et bénévoles seraient élus par le vote des membres du musée pour entretenir la fondation.

    • Franco Ongaro - Abonné 20 juillet 2020 13 h 42

      On s'échouent sur sur des haut-fonds et on coulent dans les bas-fonds, donc un petit touage et nous voilà repartis.

  • Serge Pelletier - Abonné 20 juillet 2020 05 h 28

    Ben oui chose...

    Excellente chronique M. Nadeau.

    Comme le dit une collègue chargée de cours universitaires: "mais, ils parlent si bien eux-autres". Ben oui chose du Québec qui parle très mal... et, de plus, sans aucune culture.

    En fait, ce qui se passe actuellement à ce musée est fort simple: il s'agit de règlements de compte entre les différentes cliques de ce "beau monde".

    Règlements de compte plus difficilement réalisablent sur le vieux-continent, car les journeaux, de tous les types possibles, sont à l'affût de tout et rien... Si l'un écrit/publie quelque chose, un autre le contredira immédiatement le tout avec des meutes entières de spécialistes de tous les domaines pour démontrer une chose ou son contraire... et si la chicane persiste et les "cadavres" s'accumulent, même le Président de la République s'en trouve alors d'office mêlé...

    Conséquemment, un petit règlement de compte outre-atlantique, chez les quasi-barbares du Québec, cela ne fera pas les "Fronts Pages" pendant des mois de nos journeaux... Et n'obligera pas le Président de la République a intervenir pour ramener le calme...

  • Jean-Luc Viens - Abonné 20 juillet 2020 06 h 01

    LA TOILE DE FOND

    bravo

    • Claude Bariteau - Abonné 20 juillet 2020 15 h 47

      Un nouvel élément, majeur, vient de s'ajouter à la toile de fond selon M. Papineau dont le texte est à la une du Devoir.

      Voici l'extrait qui dit tout :

      « Les conseillers du MBAM ont salué la décision de Québec de confier à une firme indépendante l’examen de l’affaire.

      Le MBAM a par ailleurs affirmé que le processus de recrutement pour trouver un nouveau directeur ou une nouvelle directrice « est maintenant enclenché ».

      « Il faut maintenant tourner la page et regarder vers l’avenir », a déclaré le C.A. »

      En clair, le CA, qui salue la décision de Québec, n'entend pas changer d'attitude. Il porte la vérité au bout des doigts en se basant sur un rapport qu'il n'entend pas rendre public. Il opte pour la stratégie du fait accompli et tourne la page. C'est ça un processus cavalier inacceptable.

  • Marc O. Rainville - Abonné 20 juillet 2020 06 h 11

    La misère des riches

    « Lors de son passage à Montréal en mai 2007, l’ancien protégé de l’héritière de la multinationale L’Oréal, le photographe et peintre François-Marie Banier, avait par exemple expliqué au micro de la radio de nos impôts, sans malaise aucun, que Paul Desmarais, chez qui il séjournait, venait de lui promettre une exposition au Musée des beaux-arts. »
    Le même Paul G. Desmarais qui a réglé d’avance ses funérailles en homme prévoyant qu’il était. La cérémonie a eu lieu à la Basilique Notre-Dame. C’est là que je me suis procuré un carton d’invitation pour la petite fête donnée ensuite par la famille... au Musée des Beaux-Arts. Deux étages du pavillon principal avaient été bloqué ce soir-là pour les Desmarais, l’un par la veuve du grand homme et l‘autre par ses deux fils. Un ami photographe et moi-même nous sommes installés au bar afin de goûter au vin d’honneur. Malheureusement, à cause de l’affluence, tous les actionnaires de Power étaient invités, les préposés aux libations ont manqué de verres dès le début de l’arrivée de la marée humaine.
    Qu’importe, nous boirons à la bouteille dis-je à mes compagnons de fortune. J’étais prêt à faire un scandale. Ce que voyant, le barman fit apparaître deux verres à bière qu’il remplit de ce qui devait s’avérer être une infame piquette. Apparemment, les grands crus étaient réservés pour la réception à l’étage supérieur, celui des fils. Après trois verres, je le trouvai fort buvable. Mon compagnon avait disparu, emporté par son enthousiasme il avait mis son objectif sous le nez de Madame Desmarais qui se trouva émue de cette proximité entre le dit objectif et sa triple rivière de perles géantes.
    J’en fus quitte pour trinquer avec des rencontres de passage qui eurent toutes la grâce d’autographier mon carton d’invitation.

    • Michel Sarao - Abonné 20 juillet 2020 07 h 40

      Merci pour ce texte, monsieur Nadeau.

    • Ruth Nicole Bélanger - Abonnée 20 juillet 2020 08 h 55

      Simplement savoureux. Tout est là... Ceci explique cela!
      Les factures de location de ces espaces publics ont-elle été enterrées aussi...?
      Qui a payé? S'il y a lieu...

    • Nicole Carignan - Abonnée 20 juillet 2020 09 h 46

      L'argent n'apporte pas automatiquement l'éducation,c'est malheureusement un fait constaté depuis des lunes . La simplicité a bien meilleur goût ! Les plus grands ont toujours été les plus simples !

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 20 juillet 2020 16 h 56

      En lisant la chronique, puis votre commentaire, je n'ai pu empêcher de voir remonter dans ma mémoire ce film de Orson Welles "Vérités et Mensones" réalisé en 1973 portant sur le marché de l'art, les faussaires et ce qui transpire de votre incursion dans le monde des ploutocrates.

      C'est bien de ce monde dont ce film parle et duquel vous nous donnez avec brio un aperçu truculent.

      Mais le départ de Mme Bondil qui se fond comme une majordome au sein de cette noblesse du "cash", n'est pas lié à ce qu'elle se soit pris les doigts dans le collier de perles à trois rangs de Madame Desmarais. Non, c'est son mimétisme aristocratique qui l'a perdu, les manants, ses employés, n'en pouvant plus de ses postures autocratiques à leur égard.

    • Claude Bariteau - Abonné 20 juillet 2020 18 h 09

      M. Cotnoir, je présume que vous avez eu accès au rapport incaccessible pour avancer ce que vous avancez. Pouvez-vous en dire plus ?

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 20 juillet 2020 21 h 23

      @ M. Bariteau Est-ce que je parle d'un rapport dans mon commentaire? Vous lisez ça où, M. Bariteau? Par contre, oui, j'ai eu accès à mieux qu'un rapport et je prends le parti des employés représentés par leur syndicat.

      Mais vous, parlez-moi de ce qui vous pousse à tant d'élitisme?