Une affaire de famille

Moins d’une semaine après son assermentation comme premier ministre, en 2015, Justin Trudeau s’est présenté avec sa femme devant une foule enthousiaste de 16 000 jeunes rassemblés au Centre Canadian Tire à Ottawa dans le cadre d’un événement de l’organisme de charité UNIS, mieux connu sous son appellation anglaise, WE Charity. C’était loin d’être la première fois que M. Trudeau s’associait à WE. Au fil des ans, il avait établi une relation étroite avec les cofondateurs de l’organisme, les frères Craig et Marc Kielburger. Et les événements « WE Day » de l’organisme sont devenus des occasions en or pour le chef du Parti libéral du Canada de bâtir son image progressiste auprès d’un électorat très convoité.

« Non seulement notre nouveau premier ministre a-t-il nommé l’un des conseils des ministres les plus jeunes de l’histoire du Canada, mais il va servir lui-même comme ministre de la Jeunesse », a déclaré Craig Kielburger en présentant M. Trudeau et sa femme aux jeunes invités de cette « célébration » après avoir participé à un stage de bénévolat. « Il croit vraiment au pouvoir des jeunes. Il croit vraiment en vous », a renchéri Marc Kielburger.

On connaît maintenant la suite. Depuis son arrivée au pouvoir, M. Trudeau et sa famille ont tissé des liens encore plus étroits avec cet organisme de bienfaisance, axé d’abord sur le développement international, mais qui détient aussi une filiale à but lucratif avec sa propre marque de café, de chocolat et de bijoux. Depuis quelques années, ses activités publiques comme des « WE Day » — sorte de messes motivationnelles — réunissent des vedettes de tous horizons, qui sont souvent payées pour livrer des discours. La mère de M. Trudeau avait reçu plus de 300 000 $ pour avoir participé à des événements de l’organisme, dont une partie fut refilée en redevances à l’agence qui la représente. Le frère de M. Trudeau est aussi monté sur scène lors de plus d’un événement. Sophie Grégoire Trudeau a d’ailleurs contracté la COVID-19 lors d’un passage à Londres en mars pour un « WE Day » où elle avait côtoyé le pilote de Formule 1 Lewis Hamilton et le comédien Idris Elba.

Manifestement, l’appui à cet organisme, qui a pris des allures d’une grosse machine permettant aux Kielburger de maintenir un train de vie plus que confortable, est devenu une affaire de famille chez les Trudeau.

C’est pour cette raison que M. Trudeau se devait de se retirer de toute discussion au sein des conseils des ministres portant sur l’octroi d’un contrat de gré à gré à WE Charity pour gérer le programme de Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant. L’avenir de ce programme est mis en doute après les révélations qui ont mené l’organisme des Kielburger à annuler le contrat et l’annonce d’une enquête du commissaire à l’éthique Mario Dion sur les allégations de conflit d’intérêts visant M. Trudeau. Une deuxième enquête, celle-ci sur le conflit d’intérêts potentiel du ministre des Finances, Bill Morneau, dont les deux filles se sont aussi impliquées dans cet organisme, est maintenant en cours. MM. Trudeau et Morneau se sont tous les deux excusés cette semaine de ne s’être pas récusés lors des discussions. Mais leurs mea culpa viennent trop tard pour qu’ils réussissent à mettre fin à ce scandale.

En effet, cette situation commence à ressembler de plus en plus à l’affaire SNC-Lavalin, qui a entraîné le gouvernement Trudeau dans la controverse pendant plusieurs mois en 2019 en plus de soulever d’importantes questions sur l’indépendance du système judiciaire par rapport au pouvoir politique. Le scandale entourant SNC-Lavalin, tout comme celui entourant le séjour de M. Trudeau et sa famille sur l’île privée de l’Aga Khan, a révélé la tendance chez M. Trudeau d’agir comme si les règles ne s’appliquaient pas à lui. Cette impression est renforcée par l’affaire WE. M. Trudeau s’est empressé de créer un programme taillé sur mesure pour cet organisme et qui permettait de le maintenir en vie pendant une pandémie qui avait sapé ses activités habituelles. Les conclusions de l’enquête de M. Dion risquent d’être dévastatrices pour M. Trudeau, d’autant plus qu’il est accusé d’avoir favorisé un organisme qui, on sait, fait ses louanges depuis des années.

Les Canadiens sont encore trop préoccupés par la pandémie et ses répercussions sur leur portefeuille pour se laisser distraire par cette affaire. L’aide généreuse offerte par son gouvernement aux personnes ayant perdu leur emploi à cause de la pandémie fait encore de M. Trudeau un héros dans l’esprit de beaucoup d’électeurs, dont ces milliers de jeunes qui reçoivent la Prestation canadienne d’urgence tout en demeurant chez leurs parents souvent aisés.

La Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant aurait proposé de payer des jeunes pour faire des activités qui, en temps normal, seraient non rémunérées. Or, ce ne sont pas les jeunes provenant des familles modestes qui auraient profité de ce programme — ces derniers ayant besoin d’un « vrai » emploi pour payer l’épicerie —, mais plutôt ceux des familles plus riches et pour qui le travail est facultatif. On se demande alors si le programme, tel qu’il a été annoncé, n’avait pas pour but de servir les intérêts de l’organisme choisi pour l’administrer et du gouvernement qui l’avait mis sur pied plus que toute autre chose. Si la réponse est oui, c’est vraiment scandaleux.

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