«Se rat kay kap manje kay»

Le 6 octobre 1943, lorsque pour la première fois de l’histoire le président de la première république noire des Amériques est arrivé à Ottawa à la tête d’une délégation de neuf personnes, ni le gouverneur général ni le premier ministre canadien ne se sont déplacés. Le lendemain, le premier ministre Mackenzie King se contenta de présider un déjeuner officiel offert au président haïtien Élie Lescot. Dans le rapport annuel du ministère des Affaires étrangères, la visite ne sera même pas mentionnée.

Dans la foulée, le représentant d’Haïti sera pourtant reçu à Québec avec tous les honneurs dus à son rang. Le lieutenant-gouverneur, le premier ministre Adélard Godbout et le maire de Québec furent au rendez-vous. Lescot reçut même un doctorat honoris causa de l’Université Laval. La république haïtienne était alors le seul pays officiellement francophone d’Amérique. Celui grâce à qui le français obtiendra d’ailleurs le statut de langue officielle à l’Organisation des États américains. Cette visite suscitée par le cardinal Villeneuve fut aussi l’occasion de renforcer les liens au sein de l’épiscopat catholique, de créer une société des amis d’Haïti et d’y envoyer une mission économique.

Ainsi naquit une longue amitié unissant les deux seules nations francophones d’Amérique. Or, si cette amitié ne s’est pas démentie jusqu’à aujourd’hui, c’est qu’elle unit deux nations qui ne partagent pas simplement un continent et une langue, mais qui sont pour ainsi dire complémentaires. Si l’une est pauvre et libre, l’autre cherche toujours sa liberté malgré son opulence.

Lorsque j’entends de jeunes Haïtiens de Montréal se qualifier d’abord de « Noirs », s’affubler de t-shirts en anglais, mimer les rappeurs américains et les chants des banlieues de Los Angeles, je me dis que l’idéologie racialiste qui déferle aujourd’hui sur l’Amérique et sur le monde menace surtout ceux qu’elle prétend défendre. Il m’arrive de craindre que cette fière et noble identité haïtienne ne soit peut-être aujourd’hui en péril.

Les Haïtiens n’ont pourtant rien à envier aux Noirs des ghettos américains, dont l’Oncle Sam utilise aujourd’hui la culture comme un « soft power » aussi efficace dans les banlieues parisiennes que dans les bidonvilles de Port-au-Prince. À vrai dire, ce sont plutôt les Noirs de Detroit et de Jacksonville qui devraient envier la riche culture d’un peuple qui a fondé la première république d’Amérique latine. Un peuple qui, contrairement aux Américains, n’a pas attendu 90 ans après sa déclaration d’indépendance pour en appliquer pleinement les principes et abolir l’esclavage. Haïti peut en effet s’enorgueillir d’être un des très rares pays où, contrairement à la plupart des pays africains, les Noirs ont eux-mêmes aboli l’esclavage sans l’aide d’une puissance coloniale. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si les États-Unis attendront 1862 pour reconnaître Haïti, deux ans seulement avant l’abolition de l’esclavage sur leur propre territoire.

Lorsque Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines, inspirés par l’esprit des Lumières, boutent les armées napoléoniennes hors d’Haïti, les Haïtiens fondent une nation libre et indépendante dont ils sont toujours les héritiers malgré ses vicissitudes. Certes, les luttes entre noirs et mulâtres ne cesseront pas pour autant, mais en conquérant leur indépendance, les Haïtiens se présenteront au monde non plus comme une ethnie ou une race, mais en tant que nation libre, républicaine, indépendante et égale à toutes les autres. D’où le choc de voir aujourd’hui de jeunes Haïtiens se prendre, si l’on peut dire, pour des Noirs alors que, contrairement à leurs frères américains, ils se sont libérés de cette appartenance raciale pour s’ériger en nation.

Les Québécois et les Haïtiens ont un autre point commun. Ce sont tous deux des peuples annexés. Le premier parce qu’il n’a pas encore eu la détermination de se libérer de l’emprise canadienne. Le second, parce qu’il a probablement eu raison trop tôt et qu’il est le voisin de la première puissance du monde. Il serait triste que, pour se conformer à l’idéologie de la mondialisation américaine, ils se dissolvent ; l’un dans la grande soupe multiethnique canadienne, l’autre dans une forme de racialisme jusque-là réservée aux penseurs d’extrême droite, comme le rappelait récemment l’écrivain Régis Debray (Alignez-vous ! Tracts en ligne, Gallimard).

Quoi de commun en effet entre un rappeur de Detroit, un paysan des Gonaïves et un ouvrier de Dakar ? Il n’existe rien de tel qu’une « culture noire », comme l’affirmait haut et fort l’écrivain martiniquais Frantz Fanon. « Il n’y a pas de mission nègre, il n’y a pas de fardeau blanc », écrivait l’auteur de Peau noire et masques blancs pour qui la chose la plus urgente demeurait la « construction de la nation ». Et il ajoutait : « Je n’ai pas le droit de me cantonner dans un monde de réparations rétroactives. »

Les Haïtiens n’ont rien à gagner à troquer leur identité nationale pour une assignation à résidence raciale. Ce serait troquer la liberté et la richesse de la nation pour une forme de régression ethnique et civilisationnelle. Comme on dit en Haïti : « C’est le rat de la maison qui mange la maison. »

61 commentaires
  • Jean-Charles Morin - Abonné 17 juillet 2020 01 h 49

    Un regard respectueux et moderne.

    À l'heure où la bien-pensance veut tout réduire à la race et à la victimisation pour définir l'identité collective, il est bon de lire un texte qui remet en lumière des vérités historiques en nous rappelant que le peuple haïtien constitue une nation de plein droit et le premier pays francophone libre des Amériques.

    • Nadia Alexan - Abonnée 17 juillet 2020 13 h 08

      Toutefois, il ne faut jamais oublier que malgré l'indépendance théorique de ce pays français en Amérique de Nord, les Américains, les Canadiens et les Français ont toujours utilisé Haïti comme leur arrière-cour pour piller ses ressources à leur guise.
      La colonisation de nos jours ne se fait pas par le biais de la guerre et les soldats, elle est plus sournoise et plus subtile. La colonisation de nos jours se pratique par l'économie inéquitable, qui favorise les pays plus riches sur le dos de la misère des plus pauvres.

  • Léon Sorel - Inscrit 17 juillet 2020 05 h 19

    Merci

    Éclairant et brillant comme toujours. Merci Monsieur Rioux de nous rappeler ces faits sans vous laisser uniquement guider par l'émotion comme la plupart de vos collègues.

    • Louise Melançon - Abonnée 17 juillet 2020 10 h 14

      Oui, merci, monsieur Rioux... de remettre les choses à l'endroit!

  • Yvon Montoya - Inscrit 17 juillet 2020 06 h 34

    Saint-Domingue devenue Haiti en 1804 subira une dette énorme imposée par la France en 1825. Les propriétaires avec la force armée française ont fait payer cher la libération des esclaves. Cette dette durera tout le long de l’existence des haitiens qui en payent encore le prix. Un grand nombre d’intellectuels haïtiens suivent beaucoup la pensée d’Edouard Glissant lorsque delui-ci nous explique son renoncement a la notion d'identité pour la remplacer par des concepts ouverts comme l’identité-racine et identité-rizhome ( influence de Deleuze qui lui aussi remettait en question la notion d'identité). Il y a une légitimité des haitiens de remettre en cause ce « traité de l'amitié » qui fut en vérité une véritable punition pour leur indépendance durement payée. Dans le fond les haitiens auraient du mal a comprendre votre texte qui oublie leur sincère volonté a appartenir au Tout monde que nous enseigne le grand Édouard Glissant. Ce qui exprime une énorme difference avec le nationalisme québécois au point de vue politique, philosophique et culturel. N’oublions pas que le bourreau noir au Quebec fut un esclave au nom de Mathieu Léveillé en 1732 condamne a la pendaison pour tentative d'évasion. Qu’importe puisque le Code noir ne s’aplliquait pas au Canada, il y eut des esclaves domestiques au Quebec. Un esclavage qui s’eteindra sans laisser beaucoup devtraves a la fin du Xix ieme siecle.

    • Léonce Naud - Abonné 17 juillet 2020 09 h 19

      Cher M. Montoya : laissez les Haitiens donner eux-mêmes leur point de vue sur la vision de M. Rioux. Inutile et peu prudent de le faire à leur place. Les en croyez-vous incapables ?

    • Stergios Mimidakis - Inscrit 17 juillet 2020 11 h 54

      Cher M. Naud,

      S'il est problématique que M. Montoya tente de résumer le point de vue d'intellectuels haïtiens, il doit l'être davantage de la part de M. Rioux de sermonner les Haïtiens quant à leurs attachements culturels et politiques, non?

      Stergios

    • Cyril Dionne - Abonné 17 juillet 2020 14 h 03

      Moi, tout ce que j'ai à dire c'est : « Kreyol se pa lang ou pale e li se kom enkonpreyansib kom Chinwa. Ki sa ki espere pou anko anba soley la kote koripsyon se lalwa a. Non, pa gen anyen tankou oswa an komen ant Ayiti ak Quebec ».

    • Léonce Naud - Abonné 17 juillet 2020 15 h 30

      Bien vu, M. Mimidakis ! Mes félicitations. Je dois préciser que les sermons de Christian Rioux me conviennent davantage que ceux de M. Montoya. Pas assuré cependant que « l'identité-racine » soit un concept d'ouverture. Néanmoins, je saisis l'occasion pour vous demander votre avis sur une pratique du vivre-ensemble qu'ont expliqué naguère les Iroquois de Kahnawake.

      En 1755, répondant aux Britanniques de New-York qui leur demandaient de rester neutres dans le conflit entre l’Angleterre et la France, ces derniers ont déclaré : « Les Français et nous sommes un seul et même sang et où ils mourront, nous mourrons aussi. » Dites, M. Mimidakis, seriez-vous plutôt heureux ou plutôt malheureux si les Iroquois de Kahnawake s'avisaient de répéter la même chose aujourd'hui ?

    • Marc Therrien - Abonné 17 juillet 2020 17 h 25

      @Stergios Mimidakis,

      Probablement qu'il y a ici une question de statut qui est en jeu. Certains lecteurs apprécient peu qu'un simple lecteur puisse aspirer à dépasser un chroniqueur chevronné comme Christian Rioux. Il est important pour ceux-ci que chacun conserve son rang.

      Marc Therrien

    • Raymond Labelle - Abonné 18 juillet 2020 15 h 49

      L'esclavage était un phénomène extrêmement marginal en Nouvelle-France. Bon, vous avez trouvé LE cas. Et les très rares esclaves qu'il y avait travaillaient comme domestiques - ils ne se faisaient pas fouetter dans des champs de coton ou de tabac Aux États-Unis, les esclaves représentaient une proportion importante de la population, étaient un fondement de l'économie - on peut vraiment dire qu'au point de vue économique, et donc, social et politique, c'était, et ici on peut le dire, systémique dans ce cas. Il est abusif, injuste et diffamatoire de laisser entendre une équivalence entre la situation dans les colonies anglaises et les États-Unis qui ont succédé avec la Nouvelle-France.

      Par ailleurs, la mode de colonisation de la Nouvelle-France est un des rares exemples, peut-être le seul, de colonisation européenne qui respectait les indigènes dans des rapports égalitaires. Se compare aussi très avantageusement avec le comportement colonial de la France ailleurs. On le dit bien peu, malgré le fait qu'il s'agisse d'une exception historique dans la colonisation européenne.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 17 juillet 2020 07 h 14

    Éclairant

    Très didactique et éclairant pour nous, Québécois, et valorisant pour les Haïtiens et leur riche passé émaillé d'épreuves considérables qui nont altéré ni leur résilience ni leur espérance.

    Jacques Bordeleau

  • Françoise Labelle - Abonnée 17 juillet 2020 07 h 31

    Mwen kontan anpil wé ou. Mési pou kommanté.

    Litt. Moi contente en pile de voir vous. Merci pour commenter. La langue stigmatisée est un autre point commun.

    La domination mondiale américaine est incontestable et écrasante. «derrière Hollywood, la Silicon Valley et Marilyn Monroe, le billet vert et dix porte-avions» Alignez-vous! Régis Debray.
    La Fed, banque centrale mondiale, a inondé le monde de billets verts en 2008 et en mars 2020. MAGA: Make amerika greater than all. «Über alles» aurait enchaîné Simone Weil.
    Il reste que la liste des haïtiens ayant connu le succès aux USA, notamment dans le rap et le reggae, est bien longue. Et qu'être fier et très pauvre est une tragédie sans fin.

    • Clermont Domingue - Abonné 17 juillet 2020 10 h 02

      Vous avez bien raison. Je n'ai vraiment pas envie de glorifier la nation,l'histoire ou l'indépendance pour camoufler la misère...