Constantes épidémiques

Les pleureuses de la COVID-19 m’énervent. Certains, en effet, semblent croire qu’en clamant leur exaspération devant le virus, ils le feront disparaître. Or, ça ne marche pas comme ça. Ces esprits excédés ne libèrent personne du fardeau pandémique et contribuent plutôt à saper le moral des troupes. Les plus exaltés d’entre eux, égarés dans le déni, adoptent même des comportements toxiques qui retardent l’heure de la libération collective.

La situation n’est pas réjouissante et elle a même été tragique pour les milliers de Québécois qui en sont morts, pour leurs proches et pour les victimes de violence familiale. Pour la vaste majorité d’entre nous, toutefois, elle n’est que désagréable, voire, au pire, pénible, notamment pour les travailleurs de la santé au front, pour les personnes âgées isolées et pour les enfants privés d’école.

Le confinement sévère des premiers mois a été difficile, mais, avec le déconfinement en cours, nous avons retrouvé des espaces de liberté qui ne justifient pas, étant donné la gravité de la crise qui perdure, les incessantes lamentations sur notre triste sort. Si on veut s’en sortir un jour, il faut faire, temporairement, le sacrifice de certaines libertés secondaires. La situation actuelle n’est pas inédite. Nos ancêtres en ont connu de semblables, et le monde a eu une suite.

Dans Brève histoire des épidémies au Québec (Septentrion, 2020, 180 pages), l’historien de la santé Denis Goulet revient sur ces cyclones sanitaires du passé. En 1832, rappelle-t-il, le choléra entre au Québec par les navires anglais et entraîne environ 10 000 décès ici et un million de victimes dans le monde. En 1847, des dizaines de milliers d’Irlandais fuyant la famine débarquent au Canada. « Les conditions hygiéniques déplorables de la traversée ainsi que la malnutrition provoquent une terrible épidémie à bord des navires », note Goulet. Causé par une bactérie transmise par les puces, le typhus fera 17 000 morts au Canada.

On tente bien, à l’époque, d’imposer une quarantaine aux malades qui arrivent, mais on en échappe plusieurs, et les conditions d’isolement sont pénibles. À Montréal, en août 1847, une canicule sévit, « ce qui ajoute à l’inconfort des malades déjà victimes de fièvre et entassés dans des baraques surchauffées », écrit Goulet.

Les Québécois, l’historien le souligne, ne manifestent pas d’hostilité envers ces immigrés malades et blâment plutôt les autorités britanniques et coloniales. En 1849, un retour du choléra causera près de 2000 décès. En 1885, une épidémie de variole ajoutera 6000 victimes au triste bilan épidémique du XIXe siècle québécois.

On connaît mal, à l’époque, les causes de ces maladies. On accuse principalement l’air vicié par la décomposition des matières organiques d’en être responsable et on conclut souvent à un châtiment divin. Au XXe siècle, le développement de la science des microbes, notamment grâce à Louis Pasteur et à son institut parisien où étudieront plusieurs médecins québécois entre 1896 et 1905, permet de mieux comprendre la genèse des épidémies et de les combattre plus efficacement.

Ce savoir nouveau mais encore rudimentaire n’empêche pas la grippe espagnole de faire des ravages en 1918 : 50 millions de morts dans le monde et 14 000 au Québec. Les mesures adoptées par les autorités pour contenir l’épidémie nous sont maintenant familières : fermeture des commerces, des écoles et des lieux publics, interdiction des rassemblements ainsi que port du masque. « Ont-elles été suivies rigoureusement ? On peut en douter », écrit Goulet.

Dans des pages particulièrement éclairantes, l’historien se penche sur les attitudes de la population devant les épidémies. Il en fait ressortir, à toutes époques, des constantes. Ainsi, note-t-il, le « modèle magico-religieux » — l’épidémie comme punition divine — perdure. Même certains militants qui se réclament de la science, ajouterai-je, le reproduisent en disant lire un message de la nature dans l’épidémie actuelle.

La recherche de boucs émissaires s’impose comme une deuxième constante. Au XIVe siècle, on attribue la peste aux juifs ; en 1832, on accuse les Anglais de vouloir exterminer les Canadiens français avec le choléra ; en 1918, une théorie du complot pointe les soldats allemands ; dans les années 1980, les homosexuels et les prostituées sont stigmatisés en tant que responsables du sida ; aujourd’hui, certains se tournent vers les Chinois ou vers le réchauffement climatique, pendant que des trublions comme Bolsonaro et Trump présentent leur déni de la réalité comme de l’audace politique.

« En revanche, écrit Goulet, la solidarité, la charité, l’abnégation, le sacrifice et l’héroïsme sont aussi des constantes heureuses de ces fléaux. » Ce sont, avec la prudence, l’intelligence et l’espoir, celles que je nous souhaite dans les prochains mois.

9 commentaires
  • Jean M L Bergeron - Abonné 18 juillet 2020 09 h 32

    Jean M L Bergeron

    Merci bien !
    Excellent de nous montrer les 'lents apprentissages' qui font progresser notre humanité !
    Oui, l'Histoire est un excellent professeur si on veut bien l'écouter quand on a la chance de la bien connaître !
    Oui, il y a des mythes qui perdurent !
    Oui, il y a chez l'humain une grande résistance à progresser dans l'adversité !
    La victimite est un tentation de tous les instants, on le voit bien ! Oui, nous sommes des victimes, mais nous ne sommes pas seulement des victimes des autres !
    Gardons la tête hors de l'eau pour bien évaluer la situation et ne pas sombrer plutôt que de trouver une planche de salut à proximité...
    La vérité n'est jamais acquise ni la sagesse... mais elles progressent chez ceux qui réfléchissent et ne sont pas écrasés par les événements pénibles que nous devons traverser, coûte que coûte !

    • Nicole Rivard - Abonnée 18 juillet 2020 10 h 14

      Monsieur Bergeron, je ne peux dire mieux que vous !

  • Loyola Leroux - Abonné 18 juillet 2020 16 h 34

    Mais d’où viennent les épidémies ? Selon la science !

    Extraits de votre texte, monsieur Cornellier «En 1832, rappelle-t-il, le choléra entre au Québec par les navires anglais et entraîne environ 10 000 décès ici. En 1847, des dizaines de milliers d’Irlandais fuyant la famine débarquent au Canada. Causé par une bactérie transmise par les puces, le typhus fera 17 000 morts au Canada. En 1849, un retour du choléra causera près de 2000 décès (source ?). En 1885, une épidémie de variole ajoutera 6000 victimes au triste bilan épidémique du XIXe siècle québécois (source ?). La grippe espagnole fait des ravages en 1918 : 50 millions de morts dans le monde et 14 000 au Québec. (j’ajoute : source, des soldats du Texas en route pour l’Europe ont attrapé cette grippe des oiseaux).»
    Vous critiquez l’interprétation de la punition divine pour expliquer les épidémies. Bravo. La réaction actuelle dans le monde a été très, très laïque. Mais vous associez les religieux du Moyen-âge aux écolos de nos jours. Les épidémies comme la syphilis vers 1500, le Sida de 1980 ou celle du «Virus de Wuhan» n’ont-elles pas été causées par des contacts avec des animaux ? C’est du moins de qu’affirme le biologiste Boucard Diouf…
    Ne faudrait-il pas compléter votre raisonnement, basé sur l’importance de la science, en expliquant les origines et les causes scientifiques i.e. naturelles des épidémies ?

    • Denis Carrier - Abonné 19 juillet 2020 09 h 09

      Je suis bien d’accord avec vous monsieur Leroux. L’approche scientifique manque beaucoup lorsqu’il est question de la maladie causée par le virus de Wuhan. L’article de monsieur Cornellier est parmi les meilleurs, alors que dire des autres. J’aurais aussi aimé connaitre les sources historiques des anciennes pandémies et en conclusion, oser émettre une hypothèse sur ce que l’histoire retiendra de la covid-19 pour le Québec. Pour ma part, l’autocensure sur le laxisme à l’aéroport Trudeau risque de nous faire manquer cet aspect important de la présente pandémie. Il est beaucoup plus facile de nous traiter comme des enfants en faisant campagne sur le thème «ça va bien aller» qui me rappelle que, lorsqu’un enfant se fait mal, on souffle sur son bobo et lui dit : «le bobo, il est parti». Pas très scientifique!

  • Serge Pelletier - Abonné 19 juillet 2020 00 h 36

    M. Leroux...

    M. Leroux, il est faux de prétendre que la grippe dite "espagnole" est le fait des militaires américains. Des études récentes, vers 2015, ont permis d'établir hors de tout doute possible que cette grippe dite "espagnole" s'est répandue en Europe par l'arrivée de contingents de soldats coloniaux débarquant à Marseille. Ces contingents étaient des troupes Annamites (Indochine). Les médecins "français" de la région crurent qu'il s'assigeait d'une simple grippe qui était dûe au climat européen et que les troupes annamites n'y étaient pas habituées. Il y a eut beaucoup de morts dans ces troupes là... Mais la cause était connue et se concluait par "pas habitué au climat d'ici"... Ces troupes coloniales débarquèrent en Europe bien avant l'arrivée des américains... et les ravages avaient commencés, mais tenus sous silence.
    Pour revenir aux recherches (vers 2015), des dépouilles furent découvertes dans le pergilésol (permanent frost) en Alaska. Ce qui permettait l'analyse complète du virus, celui-ci n'ayant pas été détruit par la décomposition des corps. L'analyse ADN, mutations du virus, et autres ont permis de situer exactement le basin primaire (lieu de naissance du virus)... C'était en Indochine (région du Tonkin).
    Il faut aussi porter à nos souvenirs que les armées étaient les seules à tenir "livres" par des médecins, car elles connaissaient les ravages des épidémies antérieures: typhus, choléra, variole, etc. Ce qui dans bien des cas mettaient les troupes hors combat avant même la montée au front.

    Pour la population en général, les soins médicaux et suivis de ceux-ci étaient très primaires, et même inexistants.

    Donc, votre affirmation: "j’ajoute : source, des soldats du Texas en route pour l’Europe ont attrapé cette grippe des oiseaux)» est fausse.

    • Loyola Leroux - Abonné 19 juillet 2020 09 h 45

      Monsieur Pelletier. Je ne suis pas un spécialiste. Récemment, j'ai vu une émission a TV5 expliquant que les soldats américains du Texas arrivés en Europe pour participer à la guerre en janvier 1918, avaient apporté cette grippe venue des canards des marécages du Texas. Le médecin militaire aurait recommandé la quanrantaine, mais les généraux ont refusé, trop pressés d'en finir avec la guerre. Sur le site web de Radio-Canada : ''La grippe qui n’avait rien d’espagnol. La grippe espagnole doit son nom à la guerre ainsi qu’à la censure militaire qui s’opère dans les pays belligérants. Comme elles sont de nature à miner le moral des populations civiles, les nouvelles sur la grippe sont reléguées à la fin des journaux ou simplement passées sous silence....''

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 19 juillet 2020 09 h 47

    L'auteur écrit :

    « en 1832, on accuse les Anglais de vouloir exterminer les Canadiens français avec le choléra ».

    Cela a peut-être aidé la cause des Patriotes.

  • Serge Pelletier - Abonné 19 juillet 2020 10 h 21

    M. Leroux, une autre source des relevés des médecins militaires européens.

    Cela bien avant l'arrivée des troupes américaines en Europe. Noter aussi que le terme "travailleurs annamites" était généralisé pour les employés de supports et intendance aux troupes (exemple: cuisiniers).

    Tout commence en février 1916. Le médecin-major de première classe Carnot observe à Marseille une « épidémie spéciale de pneumococcie » qui « a éclaté chez les travailleurs annamites avec une gravité considérable ».

    Le taux de mortalité atteint 50% dans les centres hospitaliers qui accueillent ces appelés vietnamiens souffrant de pneumonie. Mais les médecins français ne s’inquiètent pas, ils y voient un mal exotique étranger à la race blanche. Et, en pleine guerre, ils ont d’autres soucis en tête.

    Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’ils ont sous les yeux les symptômes qui préfigurent la plus grande pandémie du siècle. Et que ce pneumocoque (bactérie pathogène) n’est pas d’importation coloniale. Particulièrement virulent, il s’attaque de prime abord aux sujets étrangers à nos climats et vivant dans la promiscuité. Mais très vite, les Européens ne sont pas épargnés...

    Le médecin-major Trémollières, chef du secteur de Besançon, témoigne : « Au cours de mes tournées dans les diverses localités du secteur, j’ai constaté la grande proportion de bronchites, de contagions pulmonaires, de pleurésies, de broncho-pneumonies et de pneumonies par rapport aux autres maladies. En particulier la pneumonie lobaire, franche, aigüe, semble prendre un regain de fréquence ; avant la guerre, elle se faisait très rare dans les hôpitaux de Paris. Peut-être l’était-elle moins à la campagne. En tout cas, le nombre des cas actuellement observés vaut d’être signalé. »

    Source: Charlotte Chaulin, avec l'aimable contribution de l'historien Freddy Vinet, dans "La grippe espagnole" 2020-04-11.