Mon pays

La jeunesse, cet été, est partie du côté de la Gaspésie, me confirment des amis de ce pays. La péninsule est envahie par une jeunesse en quête de beautés et d’expériences, à l’heure où les frontières nationales demeurent fermées.

Cette pandémie pourrait bien avoir encouragé toute une génération à s’approprier son territoire. Ce serait déjà beaucoup, à l’heure où, d’ordinaire, les publicités des vols transatlantiques martèlent qu’il faut à tout prix fuir le sol natal, au nom d’un appétit désordonné du monde qu’on nous présente comme s’il s’agissait d’un buffet à volonté. Les voyages sont devenus une industrie qui promet de faire goûter le monde alors qu’elle l’exploite jusqu’à le détruire par le passage de hordes de touristes en quête du sentiment diffus d’exister.

Cet été, par la force des choses, le Québec s’ensemence d’une jeunesse partie à sa découverte. Les côtes de Gaspésie, bordées par les marées, demeurent providentielles pour ces oiseaux en joie qui cherchent à faire un nid au milieu de leur vie.

Personne ne va là-bas aujourd’hui pour reconduire l’aventure de la Maison du pêcheur, à Percé, là où des jeunes de partout s’étaient retrouvés en 1969, au nom d’une communion envers des idées de libération et d’émancipation. Mais qui sait ce qui peut germer des élans communs à une génération, dans le vacillement blanc de la chaleur laiteuse de l’été, à des âges où l’on cherche toujours confusément à devenir poète de sa vie ? Qui sait en somme si quelques fulgurances étonnantes et heureuses ne pousseront pas cet été, encore une fois, du côté de la Gaspésie ? Ce ne serait pas la première fois qu’on y réinventerait le monde.

Borduas se rendait volontiers en Gaspésie, comme bien des artistes. Le grand photographe Paul Strand s’y rendit lui aussi réaliser de remarquables clichés. André Breton, à l’heure où Jacqueline Lamba venait de le quitter, y accoucha d’Arcane 17, un des plus beaux livres jamais écrits sur ce pays. Vous l’avez lu ? « On a pu parler de symphonie à propos de l’ensemble rocheux qui domine Percé, écrit Breton, mais c’est là une image qui ne prend de force qu’à partir de l’instant où l’on découvre que le repos des oiseaux épouse les anfractuosités de cette muraille à pic, en sorte que le rythme organique se superpose ici de justesse au rythme inorganique comme s’il avait besoin de se consolider sur lui pour s’entretenir. »

Parlant d’oiseaux, j’ai grand hâte de lire, au cours de l’été qui s’ouvre devant moi, le dernier-né de Louis Hamelin. L’écrivain est parti sur les traces du grand Audubon, personnage mythique dont les représentations d’oiseaux magnifiques ont donné à l’Amérique son envol ornithologique. Étienne Provost, un trappeur de Chambly, lui servait de guide. Je n’ai pas commencé encore la lecture des Crépuscules de la Yellowstone, car j’ai eu la faiblesse de demander à l’auteur qu’il daigne d’abord m’envoyer un exemplaire portant sa signature, en échange d’un chèque portant la mienne.

L’unique Louis de Funès payait toujours ses taxis par chèque, disait-il, parce qu’il avait remarqué que, la plupart du temps, les chauffeurs n’osaient pas l’encaisser, préférant de beaucoup conserver sa signature. Mais dans notre pays où tout le monde est plus ou moins chauffeur de taxi, il faut bien que quelqu’un paye les transports que procure encore la littérature.


 
 

Il n’y avait pas assez de claquements de drapeaux fleurdelisés dans le ciel de la Saint-Jean. Ceux qui voudraient bien faire croire en la brumeuse valeur qu’on porte aux drapeaux, comme s’ils manifestaient des idées, s’essoufflent à le répéter.

Du même souffle, il s’en est trouvé pour se plaindre de ce que le jeune chanteur Émile Bilodeau ait arboré, au cours du spectacle flanqué d’un sceau national, un macaron clamant son opposition à la loi 21. Bilodeau portait aussi un t-shirt d’un groupe qui s’occupe de jeunes en « milieux défavorisés », ce qui n’a suscité aucun commentaire. « Milieux défavorisés » est en effet une expression qui s’oublie et se justifie plus facilement que « dépossédé », « exploité » ou « étouffé ».

Je me souviens, pour mon anniversaire, être allé entendre, il y a quelques années, Neil Young en concert. Pendant toute sa prestation, Neil Young arborait un macaron que des écrans géants magnifiaient. Ce macaron disait : « Freaks for Obama ». Un Canadien soutenant ainsi un candidat américain, cela méritait peut-être de faire scandale au Canada anglais. Mais non. Rien. Est-il nécessaire de tous penser la même chose pour s’assurer de faire communauté ?

Plusieurs de ceux qui en avaient, au soir du 24 juin, contre le manque de drapeaux croient volontiers qu’on peut en nourrir une société dépossédée, exploitée et étouffée. Cela ne peut se défendre que si l’on croit que c’est à l’ombre des champs de drapeaux que poussent les plus beaux fruits de l’humanité.

Mais de là à croire que la loi 21 constitue le principal produit d’une affirmation nationale qu’on voudrait croire germer au sein du petit pré carré d’un gouvernement très provincial, il doit y avoir là quelque chose de pourri qui s’est petit à petit substitué à la pensée.

Longtemps il a été question de faire de la chanson Mon pays, un des admirables morceaux de Vigneault, un nouvel hymne national.


À tous les hommes de la terre
Ma maison, c’est votre maison
Entre ses quatre murs de glace
Je mets mon temps et mon espace
À préparer le feu, la place
Pour les humains de l’horizon
Et les humains sont de ma race
 

Quel hymne national c’eût été que de clamer, haut et fort, que tous « les humains sont de ma race ». J’aime bien, dans cette foulée, me souvenir de ce que disait Pierre Bourgault : « Je rêve que le Québec, libre enfin, devienne le premier pays du monde à n’avoir ni drapeau, ni hymne national. Je rêve de voir notre seule liberté nous servir d’étendard et notre seule fraternité nous servir d’identification pour le genre humain. »

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