Le monde d’après

Mères au front, samedi soir  dernier,  à Montréal.  Manifestation  silencieuse  masquée et  sein maternel comme arme  de pacification. Alerte verte pour une suite du monde.
Julie Durocher Mères au front, samedi soir dernier, à Montréal. Manifestation silencieuse masquée et sein maternel comme arme de pacification. Alerte verte pour une suite du monde.

Nous nous sommes posé la question des dizaines de fois : Et après ? La saison 2, ils font quoi ? Ils ont la clim ou pas ? Je me souviens qu’au début de la pandémie j’avais sondé mes amis FB sur « l’après ». Toutes les réponses sont bonnes. Et tout est permis dans le registre de ces imaginaires montagnes russes, de l’optimisme arc-en-ciel au pessimisme le plus sombre.

Refaire le monde, on le voudrait tous. Mais il se rebricolera avec ou sans nous. Et à travers la fumée âcre et opaque des feux de forêt, les ondes de chaleur qui transforment les parcs en cimetières jaunis, nous devons imaginer une suite qui nous laisse entrevoir beaucoup de ficelles et d’arcs dramatiques.

Cette semaine, je suis allée marcher le long du fleuve avec ma mère, près de chez elle.

— Tiens ! me dit Fanchon. Il y a deux jours, la pelouse était verte ! C’est incroyable !

Devant nous, une terre brûlée qui a connu un meilleur avril, aurait chanté Brel. Je suis venue chercher le numéro de L’Obs sur « Le monde d’après », « Qu’est-ce qu’on garde ? Qu’est-ce qu’on jette ? » paru le mois dernier. Et j’ai apporté le roman Après le monde d’Antoinette Rychner, que ma mère a vue à La grande librairie, son émission favorite.

Nous en sommes à penser au-delà, en aval du fleuve qui coule paisiblement devant nous. Assises sur notre banc public, à un mètre et demi, nous devisons sans masque. Ma mère est toujours curieuse :

— Et la manif de samedi des Mères au front, c’était comment ? J’ai vu tes photos sur Instagram…

— Elles n’étaient pas si nombreuses. Ça faisait dystopique, ces femmes aux seins nus peints en vert, masquées et habillées de noir devant la statue de George-Étienne Cartier. Une ambiance de tragédie grecque ou de prophétie caniculaire. Le chœur qui annonce les malheurs à venir : « L’amour de nos enfants est notre arme de construction massive pour la suite du monde. » Ce ton-là.

— Le jour où les femmes feront la grève, tout arrêtera.

— Ça réglerait bien des choses, en effet. On porte le monde à bout de bras.

Nous assistons à une redéfinition accélérée de la vie en société, à la fois catastrophique et passionnante

Conte de l’avenir ordinaire

Ma mère contemple les remous de l’eau, s’abandonne à la douceur du soir :

— Tu sens l’odeur du fleuve ? J’aime cet endroit… Je viens de terminer le livre L’arbre-monde de Richard Powers, sur notre lien avec la nature. Lui, il pense que les gens ont besoin de se faire raconter une histoire pour changer de comportement.

— C’est vrai que les théories, les statistiques et les essais, un moment donné… Personne n’a changé d’avis à cause d’un statut Facebook. Peut-être que tout est dans la fiction ? Nous restons d’éternels enfants, au fond. L’heure du conte pour tous.

— Oui ! Comme l’opéra de Barcelone qui a joué devant un parterre de plantes cette semaine. Ça, c’est une belle histoire ! Tu as aimé le roman Après le monde ?

Je l’avais commencé au début de la pandémie, en mars, mais l’ai stoppé à moitié parce que je me mangeais les doigts d’anxiété. L’incertitude était à son paroxysme. Le roman raconte notre monde en 2023 après une grosse crise écologique qui provoque l’effondrement économique mondial. Et cela se termine en 2049. C’est encore pire.

— C’est visionnaire ! Disons que ça prend une autre allure avec la COVID. On sent que ça se pourrait. C’est du monde comme nous, qui ont des cuisines IKEA. Et paf. D’un coup. Tout bascule. Écoute ça ! C’est quand elle comprend que l’eau courante ne reviendra pas : « La distribution ne serait jamais rétablie ; le retour à la normale, ils pouvaient cesser de l’attendre, aucun sauvetage, aucun miracle ne se produirait plus, la routine incommensurablement luxueuse, sûre et insouciante qu’ils avaient connue, de son vivant, ne reviendrait plus. »

— Ce n’est pas un livre pour les écoanxieux…

— C’est tellement lucide et froid qu’on dirait une prophétie. Encore une Cassandre. Je ne sais pas combien ça en prendra ? Elle écrit : « Nous ne croyions pas ce que nous savions. » C’est exactement ça. C’est un nouvel ordre du monde qui s’installe, très primitif, un combat pour la survie. Elle dit : « Nous avons fait marche arrière ; vers un passé nouveau. »

Des canoës nous sommes passés aux galères puis aux vapeurs et aux navettes spatiales, mais personne ne sait où nous allons. Nous sommes plus puissants que jamais, mais nous ne savons trop que faire de ce pouvoir.

Écrire la suite au féminin

— En plus, Fanchon, l’auteur, Antoinette Rychner a écrit tout son livre au féminin. Vandana Shiva, l’écoféministe, m’a dit que l’avenir appartiendrait aux femmes et aux Autochtones. Ce sont eux-elles qu’il faudrait écouter.

— Dans L’Obs, Bruno Latour, le philosophe français, dit que c’est à la société civile d’agir. Les États sont dépassés, mais ils ont fait la preuve avec la COVID qu’ils pouvaient changer vite.

— Alexandre Jardin pense ça depuis longtemps, le changement par la base, pas par le sommet. J’ai son dernier roman, Française. Encore des femmes qui sauvent le monde. Je vais le reprendre en vacances. C’est un roman social.

— As-tu vu BHL à On n’est pas couché ! ? Il a déjà sorti un livre, Ce virus qui rend fou, c’est le titre. Il est rapide !

— Oui, je l’ai vu ! Je l’ai aussi entendu épingler l’économiste Thomas Piketty sur le bilan carbone individuel. Si on veut se réinventer, faudra pas compter sur BHL pour se peinturer un cœur vert sur la poitrine. Pour lui, les libertés individuelles priment sur l’intérêt collectif.

— Bernard-Henri a eu le confinement « voluptueux » si on se fie aux propos de son épouse, Arielle Dombasle.

— Quelle farce! Je m’esclaffe: Ze rich and famous qui découvrent le Monoprix du quartier… ET l’usage de la serpillière ! Moi, je vote pour l’Islande, Fanchon. La première ministre dit qu’il ne faut plus penser seulement en termes de PIB et de croissance. Elle a inscrit 39 indicateurs sociaux et environnementaux dans son tableau de bord national. C’est pas Legault et son plan vert délavé, comme dit Michel David.

— L’Islande est un bien petit pays…

La brise du fleuve glisse à fleur d’eau, à fleur de peau. Une maman latino, shorts et camisole de circonstance, appliquée et fatiguée, donne le biberon à son nouveau-né sur le banc adjacent. Son adolescente apprend les gestes de la maternité, tenant sa petite sœur somnolente sur elle.

Un ange passe…

— T’sais quoi, Fanchon ? Le réveil va être brutal. Et aucune guerre ne s’est gagnée à snooze. Commençons petit.

Aimé l’édition « Et après ? » de La grande librairie du 20 mai dernier en compagnie, notamment, de l’astrophysicien Aurélien Barrau (juste pour sa verve et le vocabulaire, déjà) sur son essai Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité et d’Antoinette Rychner (Après le monde) au rayon collapsologie.

Lu le texte du philosophe Michel Seymour dans Ricochet publié le 16 juin dernier. « Le patriarcat aux commandes de l’État québécois ». Comment peut-on se passer de l’expertise des femmes dans la gestion de crise ? s’interroge le chroniqueur, avant que la ministre McCann soit envoyée dans les fleurs. Il semble qu’on s’en passe très bien.

Écouté le concert du Quatuor UceLi donné pour les plantes à l’opéra de Barcelone cette semaine. Aucune ne s’est endormie ou n’a oublié d’éteindre son téléphone.

JOBLOG

Madame Bonheur

Bonjour Madame Joblo,

Voici la petite histoire d’une grande madame qui répand du bonheur partout où elle passe. En mars dernier, COVID-19 oblige, nous nous sommes tous confinés à la maison, trois grandes adolescentes, le mari et madame Bonheur. Dès la fin mars, cette enseignante de français au secondaire a commencé une nouvelle méthode d’enseignement en multipliant les moyens de rejoindre ses élèves.

Capsules vidéo, classes virtuelles, téléphones, courriels faisaient partie de son nouveau quotidien de prof à la maison. J’ai vu et entendu de nombreuses fois ses inquiétudes, ses doutes, mais surtout sa bienveillance pour ses petits cocos, comme elle les nomme parfois. Pour la première fois en vingt-quatre ans de vie commune, j’étais témoin de ce que je savais depuis si longtemps : qu’elle était, qu’elle est et qu’elle sera pour toujours un prof de cœur. À la fin mai, elle eut l’idée de compléter cette drôle d’année scolaire par un événement spécial pour ses élèves. C’est alors que madame Bonheur s’est mise à la tâche. L’idée était que pour la dernière classe virtuelle de l’année chacun de ses quatre-vingt-quatre élèves briserait son biscuit « chinois » pour y lire le message introduit à l’intérieur. Ainsi, elle fabriqua quatre-vingt-quatre cartes personnalisées avec chacune une citation différente appropriée à l’élève et surtout une pensée pour chaque élève.

J’ai eu le grand privilège de servir de chauffeur durant deux journées complètes où elle a sonné aux quatre-vingt-quatre portes pour répandre du bonheur à chacun de ses petits cocos. J’ai vu de la joie, de la surprise et du réconfort dans chacune de ces visites.

Merci madame Bonheur de m’avoir fait vivre ces grands moments de bienveillance et d’humanité. Elle s’appelle Maria Elena De Sanzo et j’ai l’immense chance d’être son mari.

Son mari

4 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 26 juin 2020 06 h 33

    Où irons-nous après?

    Seymour a raison de souligner la réussite des femmes cheffes d'état en Nouvelle-Zélande, au Danemark, en Norvège, en Finlande, en Islande, à Taiwan, en Allemagne, et peut-être même aux USA, si on tient compte de l'âge du prétendant. Et, comme il le prévoit, la «reprise» passera par l'éternel béton. On peut se demander qui reprend. Mais rien n'est acquis, la crise économique n'est pas encore derrière nous.

    Merci pour ce lien vers Ricochet que je ne connaissais que de nom. J'ai bien aimé la citation d'Elisapie par Forgues dans «Repensons l'indépendance» qui rejette le nationalisme «identitaire»: «Le territoire nous unit et probablement la douleur que chacun de nous a vécu ces derniers siècles».

    Harari: «Nous sommes plus puissants que jamais, mais nous ne savons trop que faire de ce pouvoir.» Qui ça, «nous»? Comme si nous ne partagions pas ce sentiment d'impuissance à influencer la direction de la galère ou de la navette.

  • Claude Gélinas - Abonné 26 juin 2020 08 h 42

    La Grande librairie.

    Sur TV5 revoir la Grande Librairie avec Bernard Henri Lévy confronté avec deux femmes philosophes. Échantes fort intéressants sur les lendemains du confinement avec également un entretien avec Boris Cyrulnic.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 26 juin 2020 08 h 51

    Marois

    Madame Marois, concernant démocratie, n'a pas si bien fait, si on se fie au livre: René Lévesque, un héritage démocratique tourjours d'actualité. Éditions Lambda.
    Que d'autres femmes se démarquent mieux que Tatcher... tant mieux!

    Les pères au front... une utopie?

    Vite, à imaginer, l'eau municipale aleternative en cas d'effondrement. Je pense à la " sane house of Toronto", un prototyhpe ancien de la SCHL, indépendante en eau, électriricité et alimentation. ( un réservoir d'eau provenant de l'eau de pluie et de la neige, toujours recyclée) Irréalisable en ce moment vu le syndicat des plombiers et d'électriciens et probablement l'UPA.

  • Annie Marchand - Inscrite 26 juin 2020 14 h 18

    Je trouve dommage que vos chroniques ne soient pas très commentées alors qu'elles abordent des enjeux cruciaux qui détermineront notre avenir sur cette planète.

    De nouvelles formes sociales, sociétales, doivent être impérativement expérimentées, inventées, données en héritage à nos enfants. Et je ne parle pas de parachever les idéaux de la révolution tranquille, pour les nostalgiques qui rejettent les réalités du monde actuel et à venir...

    Les luttes identitaires, pour la reconnaissance, ne nous sauveront pas des frappes que les changements climatiques nous ferons vivre à court terme. Nous ne voulons pas croire la science du climat ni comprendre les formes de conscience sous-jacentes à nos structures économiques malveillantes qui produisent, en plus des marchandises insignifiantes, notre déclin, voire notre perte. Nous voyons poindre des névroses de militance qui, une fois récupérées par la gent opiniâtre, n'ont pour fonction que de divertir un public amer et crieur.

    Qu'attendons-nous, les femmes, mères ou non, pour nous opposer de toutes nos forces à l'État et au grand capital? Et je ne parle pas de luttes syndicales...