Discrimine qui veut

L’affaire a fait réagir : une affiche annonçait récemment la location d’un 2 ½ pour 1350 $ par mois dans le Centre-Sud, à Montréal. Il y a longtemps que l’embourgeoisement produit dans ce quartier des aberrations de ce genre, mais force est d’admettre que cela illustre désormais la réalité du marché locatif dans toute la métropole.

Le porte-parole de la Corporation des propriétaires immobiliers du Québec (CORPIQ), Hans Brouillette, expliquait pourtant à un journaliste de Radio-Canada qu’il n’y avait pas de quoi s’inquiéter de la flambée des prix des loyers : « C’est impossible pour les propriétaires de pratiquer des prix que les gens ne peuvent pas payer parce que s’ils ne trouvent pas preneurs, ces logements vont rester vacants. » Il concluait que tant que des gens seront prêts à payer, les prix demeureront élevés – il s’agit simplement du jeu de l’offre et de la demande. C’est bien connu, on peut toujours compter sur le marché pour s’autoréguler.

Un rapport publié début juin par le Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ) indique cependant que tous n’abordent pas le jeu de l’offre et de la demande avec la même innocence morale. Ce rapport dévoile des stratégies adoptées par certains propriétaires pour discriminer les locataires, alors que la pandémie a compliqué la recherche de logement et fragilisé la situation économique de plusieurs, sur fond de pénurie de logement. « Il n’y a discrimination que là où il y a matière à la prouver », écrivait un propriétaire sur un groupe Facebook. « Ça te protégera des foutus bougons qui exploitent le système. »

D’autres ont multiplié les demandes de renseignement intrusives auprès des locataires potentiels : exiger une attestation d’emploi, un talon de paye, une lettre de recommandation d’un employeur, une enquête de crédit détaillée, le dévoilement des prêts et bourses pour les étudiants, ou exclure carrément certains locataires en fonction de leur statut d’emploi. Les chômeurs, les bénéficiaires de la PCU, les personnes assistées sociales. « Tout loyer en haut de 500 $, c’est trop dispendieux pour un BS », écrivait l’un. Et s’ils sont déjà locataires, « Régie du logement, vous faites décamper cette vermine et vous assumez la perte. »

On sait, après tout, qu’il se trouvera des gens pour se plier aux exigences et accepter un loyer élevé, quitte à miner leur qualité de vie. « Les gens n’ont pas d’autre option, ils sont prêts à faire n’importe quoi pour avoir un logement », me dit Marjolaine Deneault, porte-parole du RCLALQ. Voilà peut-être comment on en arrive à annoncer sans gêne un 2 ½ à 1350 $ dans l’un des quartiers les plus pauvres de Montréal. Mais il n’y a pas de quoi s’indigner : c’est le jeu de l’offre et de la demande.

Un jeu si bien encadré que la hausse des loyers est en fait pire que ce qu’indiquent les données compilées par la Société canadienne d’hypothèque et de logement (SCHL). Jeudi, le RCLALQ publiait un autre rapport révélant, après l’analyse de 61 000 annonces sur Kijiji, que le loyer moyen au Québec serait de 1044 $, soit 30 % supérieur à ce qu’indique la SCHL. Et c’est encore pire pour les grands logements, pour lesquels le taux d’inoccupation est quasi nul à Montréal. En moyenne, un 5 ½ est affiché à 1587 $ en moyenne sur l’île, soit 41 % plus cher que l’estimation de la SCHL.

C’est énorme, alarmant, le désespoir des locataires est palpable, et la pandémie a aggravé les choses. Les groupes d’aide au logement sont extrêmement sollicités et si, ces dernières années, il n’était pas rare de voir des gens connaître une situation d’itinérance temporaire autour du 1er juillet, les choses revenaient à la normale dans les semaines subséquentes. « Mais là, on pense qu’il n’y aura pas de retour à la normale » dit Marjolaine Deneault. « Les gens habitent chez des amis ou de la famille pendant un temps, mais s’il y a une deuxième vague de COVID, que va-t-il se passer ? »

La crise du logement est une évidence depuis des années. À Montréal, la ville est rongée continuellement par la spéculation immobilière, l’embourgeoisement s’empare des quartiers et les immeubles locatifs, même modestes et détenus par des particuliers, sont toujours moins abordables. Mais malgré tout, on refuse de mettre en place un registre des baux, un contrôle des loyers sérieux, qui permettrait aux locataires d’être épaulés dans la négociation de leur loyer, on tarde à financer les logements sociaux.

On semble en somme incapables de penser au-delà du cadre marchand, à l’intérieur duquel on oppose nécessairement les propriétaires et les locataires ; incapables de penser la ville comme un milieu de vie et le logement comme un droit. On se cramponne plutôt à l’idée que l’immobilier est une source d’enrichissement légitime pour les propriétaires, et une faveur consentie aux locataires. Le logement est pourtant un enjeu de participation démocratique et de dignité humaine. Et tant qu’on acceptera d’en parler comme d’un objet d’investissement, et d’aborder le prix des loyers comme celui de n’importe quel bien, il sera impossible de régler la crise du logement et d’offrir des conditions de vie décentes au plus grand nombre.

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