Trump, cette figure shakespearienne

L’homme de théâtre Robert Lepage a déjà déclaré à La Presse trouver le président Donald Trump suprêmement shakespearien. Juste remarque. Affinités criantes. Le grand Will aura dépeint, souvent d’après nature, nombre de rois maudits tombés de leur trône, trahis par leurs troupes ou tués par leurs ennemis après avoir accompli mille méfaits, aveuglés par la vanité, hantés par les fantômes de leurs victimes.

C’est le cruel Macbeth et son épouse assiégés au château, mourant l’une de sa propre main, l’autre sous le glaive du justicier. C’est le sanguinaire Richard III qui cria au champ de bataille : « Mon royaume pour un cheval » avant de succomber sous l’épée du rival. C’est le vieux roi Lear, égaré par son mauvais jugement paternel, qui ne gardera au bout du chemin que ses yeux pour pleurer. C’est le trop triomphant César, tombant sous les coups des conjurés. Tant d’autres Richard et Henri élevés et brisés.

L’univers shakespearien est tissé de crimes, de perfidies, de mégalomanie encouragée par des courtisans qui se détourneront du tyran affaibli. Les rois s’y comportent parfois comme des bouffons, et les bouffons comme des rois sensés. L’univers trumpien aussi.

Samedi dernier, j’ai regardé et écouté le discours du président américain devant ses admirateurs à Tulsa dans ce stade dont la caméra refusait de capter les gradins supérieurs désertés. Et j’ai cru voir sur son visage l’ombre des monarques du théâtre élisabéthain rattrapés par leurs fautes, crânant encore mais sachant que leur destin a basculé.

Et à l’heure où tant de rats quittent le navire de Trump, où Twitter couvre certains de ses gazouillis hargneux, où des juges de la Cour suprême des États-Unis lui tiennent soudain tête, où sa gestion du virus et des crises raciales lui revient sur le nez par effet boomerang, il dégage les mêmes peurs que les rois défaits sur les planches.

Trump n’est pas vaincu encore, protesteront plusieurs. Attendez jusqu’à l’élection du 3 novembre. Vrai, mais la pièce semble écrite. Cette dégringolade dans les sondages, ces occasions ratées de s’imposer comme chef de crise. Tout paraît mener à la scène finale pleine de bruit et de fureur, opposant pro-Trump et anti-Trump sur les pavés après le scrutin.

J’ai acheté The Room Where It Happened. A White House Memory de John Bolton, son ancien conseiller à la sécurité nationale. Bolton n’est pas Shakespeare, tant s’en faut. Mais il a le poignard du conjuré aiguisé. « Immature, poursuivant le but unique de sa réélection, ménageant ses liens d’affinités avec plusieurs dictateurs contre les intérêts de son pays », clame en l’espèce l’auteur à propos de son ancien patron. Place au chaos de la Maison-Blanche et à ses jeux de coulisses, aux petits arrangements du président avec la Chine, l’Ukraine et l’Arabie saoudite pour servir ses buts personnels, à son ignorance crasse, à sa vanité qui le rend manipulable.

Ni Bolton ni le président américain ne s’en tirent ici avec les honneurs de la guerre. L’auteur explique à quel point durant ses 17 mois de service il a travaillé à dégommer l’héritage d’Obama. Il attaque Trump, mais le couvre quand ça lui sied. Comme Bolton note les fallacieux détails des réunions du président avec ses homologues chinois, russes, nord-coréens, japonais, français et tutti quanti, reste à se cramponner pour lire jusqu’au bout ces 500 pages mal ficelées. Pourtant, ses explications sur la claque donnée par Trump à Trudeau après le sommet de Charlevoix ne sont guère convaincantes. Informations classifiées ou pas, il révèle ce qu’il veut révéler.

La Maison-Blanche aura essayé de faire interdire de parution cette brique, évoquant des révélations sensibles classifiées et des mensonges. En vain. Ce n’est ni le premier ni le dernier ouvrage à tirer sur le politicien milliardaire, mais celui-ci n’aurait pu plus mal tomber pour lui, à quelques mois des élections, sous assauts pandémiques. On n’est jamais si bien trahi que par les siens. Si tous ceux qui avaient travaillé dans les officines du pouvoir se fendaient d’en témoigner, il n’y aurait plus de politique. Bolton n’est pas un héros, même si son ouvrage arrive à point nommé pour enliser la bête, en assurant à son auteur une retraite dorée (2 millions pour l’écrire).

Le bouillant homme d’État se battra jusqu’au bout. D’autres conjurés, dont la nièce de Trump qui publie son témoignage en août, lui assèneront de nouveaux coups de poignard. Il mérite son sort et la pleine défaite. Caressons l’espoir que se lève un Shakespeare des temps modernes pour décrire du premier au dernier acte l’ascension et la chute de l’improbable président du plus puissant pays du monde en plein XXIe siècle. Un spectacle à ne pas manquer !

Cette chronique s’interrompt pour cinq semaines. Bonnes vacances !

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