Les ronds dans l’eau

La Saint-Jean, une fête chrétienne, fut sécularisée puis nationalisée après avoir été plaquée sur l’immémoriale célébration du jour le plus long de l’année : le solstice d’été. Sur les rives du Saint-Laurent, pendant longtemps, cette fête populaire, avant d’être étatisée, était l’occasion de bains purificateurs, à l’époque où le flot des eaux charriait encore plus de poissons que de pollution. Tout commence en mystique, mais se termine en politique.

Le 24 juin, par rituel, on se jetait volontiers à l’eau, même si la méfiance à son endroit restait vive, non qu’on ne tînt pas à se laver, comme le colportent trop facilement des légendes mal avisées sur l’hygiène d’autrefois, mais parce que cet élément restait largement étranger. Qui pouvait en effet dire qu’il savait bien nager ?

Les ombres bleues de la nuit arrivées, on allumait des feux. Les réjouissances autour des flammes, prolongement de la lumière du jour aux profondeurs de la nuit blanche, conduisaient à la danse autant qu’à faire bombance, jusqu’à ce que s’annonce la levée de l’aube pâle.

À entendre Mgr de Saint-Vallier, le deuxième évêque du diocèse de Québec, les fêtes de la Saint-Jean constituaient une affaire de dangereux mécréants. Lui-même, il faut dire, fut vite perçu comme un « terrible fléau » par la population. Ce Monseigneur, un des rares à qui l’on n’élèvera pas de monument, ira jusqu’à se mettre à dos le gouverneur de la Nouvelle-France, puis des Récollets, des Jésuites, des soldats, bref bien du monde. Comme tout fléau, Mgr de Saint-Vallier laissera sa trace, véritable ornière dans laquelle son Église continuera d’avancer.

En 1688, Mgr de Saint-Vallier dominait de son autorité ecclésiastique un territoire qui s’étendait jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Ce pays humide, gorgé des limons rejetés par les méandres paresseux du Mississippi, nous oublions désormais que nous lui étions unis à bien des égards. Nous devrions pourtant nous en souvenir, par exemple lorsque nous prenons ces jours-ci congé du passé — les yeux à demi fermés, le nez bouché — pour évaluer l’étendue de la pratique de l’esclavage et de ses conséquences dans le monde colonial d’Amérique auquel nous voudrions tellement avoir échappé.

S’éviter de prendre ce passé avec des pincettes permettrait, par exemple, de mieux comprendre comment, au Forum de Montréal, un abonné régulier des matchs pouvait se voir refuser l’accès à la taverne du lieu parce qu’il était noir. Lorsque cela arriva à Fred Christie, un jour de 1936, il porta l’affaire devant les tribunaux. Mais en 1939, après bien des procédures, la Cour suprême donna raison à la taverne du Forum. Les entreprises privées, selon le plus haut tribunal du pays, pouvaient tout à fait faire preuve de discrimination, au nom tout-puissant de la liberté du commerce. Les femmes, faut-il le souligner, n’étaient pas davantage admises en ces lieux jusqu’en 1986.

L’égalité des droits, longtemps, ne fut pas à l’ordre du jour. Faut-il croire que, parce qu’elle l’est devenue, les ombres du passé se sont soudain dissipées par enchantement, par l’opération du Saint-Esprit, qui garantit que tout a été fait pour corriger la situation et qu’il ne reste plus par conséquent à la belle société qu’à observer se dissiper les ronds dans l’eau chaque fois qu’on y lance un pavé affirmant le contraire ?

  

De 1999 à 2019, pour les 40 % les plus pauvres de notre population, l’augmentation du coût de la vie des ménages a été d’environ 30 %. En comparaison, il était de 23 % pour la portion des 10 % des plus aisés, rapporte une analyse de l’IRIS publiée ces jours derniers.

Selon le dernier rapport du Bureau du directeur parlementaire du budget, le 1 % le plus riche de la population canadienne détient un peu plus de 25 % de la richesse d’un océan à l’autre, à la suite d’une hausse record de l’accaparement de ces puissants. À elles seules, les quelques familles canadiennes qui constituent le 0,5 % des plus riches détiennent 20,5 % du trésor de tout le pays.

Plus de richesses pour quelques-uns engendrent des avantages qui conduisent à plus d’avantages, qui à leur tour conduisent à plus de richesses. Dans notre système qui ne s’emploie à lutter qu’en surface contre les inégalités, pour s’éviter trop de remous, les requins continuent de nager à leur aise et de se multiplier en riant, passant de temps à autre à la banque, qui ne manque pas de rire avec eux.

Est-ce s’attaquer à notre société que d’observer, comme voudraient nous le faire croire des gens qui observent le monde la tête à l’envers, que ces inégalités qui rongent notre monde menacent à terme son existence même ? Est-ce s’attaquer à notre société que d’affirmer que ces inégalités affectent, plus que d’autres, les personnes racisées ? Il faut être d’une insincérité laborieuse pour ne pas convenir de s’élever contre ce qui entretient, sous un jour nouveau, les barbaries d’autrefois.

En un temps où les ventes de piscines battent des records, nous viendrait-il à l’esprit d’expliquer l’assèchement des réserves d’eau à Québec autrement qu’en montrant du doigt seulement la pandémie et la sécheresse du printemps, alors qu’on s’est mis à en consommer plus du double de l’ordinaire ?

« Si la mer bouillait, il y aurait, comme on dit, bien des poissons de cuits », affirmait Diderot. Or elle bout de plus en plus, cette eau dans laquelle nous baignons tous et dans laquelle nous devons nager ensemble.

À quand un grand bain commun purificateur ?

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