Le casse-tête financier

Le premier ministre Legault promet qu’il n’y aura pas de gel des dépenses au cours des prochaines années pour revenir à l’équilibre budgétaire, et que tous les engagements de la CAQ seront respectés. On veut bien le croire, mais le passé récent autorise une certaine perplexité.

Quand il est arrivé au pouvoir, en 2014, Philippe Couillard avait dit lui aussi qu’il n’y aurait pas de gel, encore moins de diminution des dépenses, malgré le « trou » de 5,7 milliards que le vérificateur général prétendait avoir découvert dans les états financiers hérités du gouvernement de Pauline Marois. L’effort budgétaire ne devait toucher que les structures sans affecter les services. Cela n’a pas empêché le Québec d’être plongé dans l’austérité.

Sur papier, M. Couillard avait tenu parole. Dans son premier budget, le ministre des Finances de l’époque, Carlos Leitão, avait annoncé que les dépenses en santé augmenteraient de 3 % en 2014-2015 et de 2,7 % en 2015-2016. Le problème était que la hausse requise pour absorber les « coûts de système », c’est-à-dire pour maintenir les services à niveau compte tenu de l’inflation, était de 3,9 %.

En éducation primaire et secondaire, les augmentations prévues étaient de 2,2 % en 2014-2015 et de 1,9 % en 2015-2016, alors que la hausse des « coûts de système » était de 3,2 %. Autrement dit, en santé comme en éducation, cela signifiait en réalité une baisse qui s’est bel et bien traduite par une diminution des services offerts à la population. Personne n’a été dupe et le PLQ en a payé le prix.

Dans les circonstances actuelles, on voit mal comment les dépenses en santé pourraient être diminuées, bien au contraire. Pour les financer, d’autres secteurs risquent d’écoper. Soit, il n’y aura pas de gel proprement dit, mais les temps pourraient néanmoins être durs pour certains.


 
 

Il est vrai que le gouvernement Couillard avait décidé d’éliminer le déficit au pas de course, tandis que M. Legault estime qu’il faudra « quelques années » avant de revenir à l’équilibre. D’autre part, le déficit pour l’année en cours, que l’actuel ministre des Finances, Eric Girard, a évalué à entre 12 et 15 milliards, est simplement conjoncturel. En principe, les dépenses extraordinaires occasionnées par la pandémie ne seront pas récurrentes.

On en saura davantage vendredi, quand M. Girard présentera sa mise à jour, mais il est clair qu’il faudra du temps avant que l’économie québécoise reprenne sa vitesse de croisière et que les revenus de l’État reviennent à leur niveau antérieur à la pandémie. Qui plus est, M. Legault a promis de ne pas alourdir le fardeau fiscal des Québécois. On ne pourra pas avoir à la fois le beurre et l’argent du beurre.

Dans son budget du 10 mars dernier, M. Girard prévoyait déjà un ralentissement significatif des transferts fédéraux, qui devaient augmenter de seulement 2,4 % en 2020-2021, après une hausse de 8,6 % de 2018 à 2020, et de 2,3 % en 2021-2022. Avec l’explosion du déficit fédéral, qui pourrait dépasser les 250 milliards, il ne faudra pas compter sur la générosité d’Ottawa pour compenser la baisse des revenus autonomes. M. Legault a réclamé une hausse du Transfert canadien en santé (TCS), mais il pourra s’estimer chanceux qu’il demeure à son niveau actuel.


 
 

Le gouvernement Couillard n’a pas réussi à convaincre la population de la nécessité de sa politique de « rigueur ». Il faut dire qu’il n’a pas fait beaucoup d’efforts en ce sens. Le « dialogue social » qui devait accompagner la révision des programmes et l’examen de la fiscalité a été mené purement pour la forme.

M. Legault ne voudra sans doute pas commettre la même erreur. Pour lui, l’« acceptabilité sociale » — c’est-à-dire, de façon plus prosaïque, l’appui de sa base électorale — est devenue un véritable leitmotiv. Il a démontré au cours de la pandémie sa capacité à inspirer de la solidarité et même une certaine discipline. L’épreuve qu’elle a vécue au cours des derniers mois rendra peut-être la population plus compréhensive qu’en 2014, mais le gouvernement arrive bientôt à mi-mandat et la mémoire est une faculté qui oublie rapidement.

Tout ce qui pourrait ressembler le moindrement à de l’austérité sera aussitôt monté en épingle par les partis d’opposition. L’abondance de l’avant-pandémie avait permis au gouvernement Legault de se donner un petit air social-démocrate. S’il lui faut maintenant demander aux Québécois de se serrer la ceinture, on ne tardera pas à présenter la chose comme le vrai visage de la CAQ.

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