La terre brûlée

Malgré des apparitions çà et là, certaines plus controversées que d’autres, le président américain est, pour cause de pandémie, cantonné à faire campagne sur Twitter. Ce qui ne le sert pas. Il était donc temps, pour lui, que les rassemblements politiques, exercice où il excelle pour galvaniser sa base, reprennent. Ce sera chose faite mercredi prochain, en Oklahoma.

En effet, à défaut de pouvoir surfer sur un bilan économique favorable, le président pourra de nouveau haranguer les foules mercredi — sachant que l’audience aura au préalable signé une décharge exemptant les organisateurs de toute poursuite en lien avec la COVID-19. En pleine pandémie. En pleine crise économique. En pleine crise sociale. Sur fond de déboulonnage de statues confédérées et de symboles de la colonisation. Ce qui aurait pu être l’occasion d’un message rassembleur ne le sera pas, pour trois raisons qui se conjuguent de manière redoutable.

D’abord, les chiffres. Les errements des derniers mois ont fait plonger le taux d’approbation du président. Son adversaire le devance de 8 points en moyenne (selon l’agrégateur de sondages Real Clear Politics) dans les intentions de vote, et l’écart se dessine notamment dans les États clés de 2016 (Michigan, Pennsylvanie, Wisconsin). Pour la première fois, son assise électorale se fragilise alors que les coffres de son adversaire se remplissent. L’économie reprend, mais timidement, et de manière très hétérogène à travers le territoire du pays, alors que moins d’un tiers des Américains estime que le pays va dans la bonne direction, et que les marchés absorbent la probabilité d’une deuxième vague. Si le secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin, affirme que « l’économie américaine ne pourra pas être fermée de nouveau » il demeure que le nombre d’hospitalisations repart à la hausse dans les États déconfinés — en Arizona, en Caroline du Nord, en Floride, en Géorgie, au Texas…

Ensuite, le président a lourdement encensé les policiers en dénonçant les manifestants — diffusant des théories de complot justifiant les exactions policières, pointant du doigt les « Antifa » sans mentionner la présence documentée des partisans d’extrême droite du mouvement Boogaloo, se posant en chantre du Blue Lives Matter. Cette posture s’inscrit dans une tendance : si son prédécesseur avait suspendu le programme 1033 de transfert d’équipement militaire du Pentagone vers les polices d’État, universitaires et locales (programme qui explique l’impressionnante militarisation des opérations de maintien de l’ordre), le président actuel l’a réinstauré en août 2017. Bien sûr, le président a reçu un message clair des militaires, qui ont tracé la ligne constitutionnelle qu’ils ne franchiraient pas — au point où plusieurs, de Joe Biden au représentant de la Louisiane Cedric Richmond, ont pu spéculer que le pouvoir militaire pourrait être celui qui escortera le président s’il refusait de quitter le pouvoir après une défaite. Or, le soutien des corps policiers, irrités par le traitement médiatique de leur profession et pour partie favorables à un allié, contribue à accroître les fractures du pays, jusque dans le maintien de l’ordre.

Enfin, Tulsa. Un jour anniversaire. Deux symboles.

 

D’un côté, le 19 juin est « Juneteenth », une contraction de « June » et « Nineteen ». Un jour anniversaire : si la déclaration d’émancipation date du 1er janvier 1863, dans le Texas confédéré, les esclaves continuent de travailler pour les planteurs. Il faut attendre que le général Granger de l’armée de l’Union lise publiquement, le 19 juin 1865, la proclamation d’émancipation à Galveston pour que l’information se rende jusque dans les coins les plus reculés du pays. Ce 19 juin devient donc le jour de la liberté, célébré aujourd’hui dans 47 États (et depuis quelques jours, un jour férié pour les employés de compagnies comme Square, Twitter, ou Nike).

De l’autre côté, Tulsa. Un autre anniversaire. Sinistre. En 1921, dans cette petite ville d’Oklahoma, prospère, la réussite d’une classe moyenne noire fait grincer des dents. Le 31 mai, à la suite d’un incident impliquant un chasseur d’hôtel — noir — et une jeune fille blanche, une foule en colère déferle sur le quartier cossu et noir de la ville. En 24 heures, le Black Wall Street est oblitéré : 1200 maisons détruites, 9000 personnes à la rue, 800 blessés, 300 morts. Les journaux du lendemain ne font aucune mention de l’événement. Les cadavres ont disparu dans des fosses communes dont la localisation est oubliée. Seuls subsistent les récits des survivants. Puis de leurs descendants. Jusqu’à ce que Scott Ellsworth en retrace de manière complète l’histoire… en 1992 (dans Death in a Promised Land).

Or, c’est à Tulsa, ce jour de Juneteenth, que le président tiendra son premier rassemblement.

Faute de pouvoir unir, il divise. Son credo, « la loi et l’ordre », n’a de sens que sur fond de fractures sociales. La fragmentation du vote, à moins d’un renversement spectaculaire de tendance, est la seule stratégie viable. Car il n’a montré ni l’intention ni la capacité d’élargir son assise électorale. Et que le déplacement de la convention nationale républicaine à quelques semaines de l’événement complique considérablement les choses pour son parti. Il reste 142 jours à cette campagne électorale qui pourrait se muer en politique de la terre brûlée. Avec des conséquences que l’on peine encore à appréhender pleinement. Mais dont tous pâtiront.

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