La prison aussi

François Legault n’avait pas l’air gêné de n’avoir rien à répondre à la question posée par Ricochet durant le point de presse du 15 avril, au sujet des mesures prises pour faire face à la pandémie dans les pénitenciers provinciaux. Un haussement d’épaules, une moue. Pourtant, de nombreux groupes de la société civile, tout comme les familles de détenus, se disaient inquiets dès les premiers jours de la pandémie. On redoutait, à raison, que la maladie fasse des ravages entre les murs des prisons, vu les conditions de détention.

Dès avril, la Ligue des droits et libertés déplorait le manque de tests, alors que près de 200 détenus avaient déjà été déclarés positifs dans les prisons fédérales. Il était par ailleurs évident que les établissements carcéraux n’étaient pas prêts pour faire face à une pandémie : le quart des détenus dans les prisons fédérales sont des personnes âgées et avant la crise, on déplorait déjà que les pénitenciers n’étaient pas équipés pour répondre à leurs besoins médicaux.

Le 20 mai, on apprenait qu’un premier détenu était décédé de la COVID dans une prison provinciale. Robert Langevin, incarcéré à Bordeaux, était âgé de 72 ans et gravement malade. Deux mois avant sa mort, il avait lancé un appel à l’aide au Protecteur du citoyen, redoutant d’être emporté par la pandémie. « Je suis vulnérable et ma condition de vie ne me permet pas de mourir ici. C’est pas humain », écrivait-il.

Malgré tout, plus d’un mois après que le gouvernement a été interpellé une première fois en point de presse sur les prisons, la ministre Geneviève Guilbault déclarait, à la suite de la mort de Robert Langevin, que tout se passait relativement bien dans les centres de détention au Québec, que tout avait été fait pour limiter la propagation du virus et que la contagion était maîtrisée. Évidemment, il est facile de déclarer un problème réglé lorsque les principaux concernés n’ont pas voix au chapitre.

Les témoignages relayés depuis les prisons ces dernières semaines sont accablants. Pour endiguer la contagion, on a mis en place des mesures d’isolement draconiennes. Tout le monde en cellule, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pas de douche. Pas de contacts sociaux. Pas de visites. Des proches morts d’inquiétude. Détresse évidente, dignité bafouée. Les choses se passent « relativement bien », comprend-on, sauf lorsqu’on subit soi-même les conditions de détention.

Dès le début de la pandémie, des groupes de défense des droits des détenus ont fait valoir que la réduction de la population carcérale serait la meilleure façon d’endiguer la contagion et de sauver des vies. Si ces appels ont été partiellement entendus, il faut saisir cette occasion pour envisager la réduction permanente du nombre de personnes dans les prisons. La crise sanitaire a révélé une évidence : les conditions de détention au Québec et au Canada sont dégradantes et la population carcérale est largement déshumanisée par les gouvernements, qui ont bien compris que les détenus ne sont pas considérés par la majorité des gens comme faisant partie de la société. On détourne aisément le regard, et ce n’est pas un hasard : la prison n’est pas seulement conçue pour enfermer et punir, mais aussi pour effacer l’existence de celles et ceux qui s’y retrouvent.

À ce titre, la composition démographique des prisons est lourde de signification. Selon le dernier rapport de l’enquêteur correctionnel du Canada, la surreprésentation des Autochtones a atteint un sommet historique, avec 30 % de la population carcérale. Chez les femmes, 42 % des détenues sont autochtones. Les personnes noires sont également surreprésentées et subissent davantage de discrimination dans les milieux carcéraux. De plus, toujours selon ce rapport, les détenus noirs et autochtones accèdent plus difficilement à la libération conditionnelle. D’ailleurs, la pire éclosion en prison au Canada a eu lieu dans une unité pour hommes inuit à Laval, notamment parce qu’il était plus difficile de planifier leur libération anticipée, en raison de l’éloignement de leur milieu de vie.

La pandémie a attiré l’attention sur les conditions de détention en période de crise, mais cela ne signifie pas qu’en temps « normal », la prison soit compatible avec des valeurs de dignité humaine et de justice sociale. La punition comme simulacre de justice et l’effacement des populations dites indésirables sont gravés dans la pierre de l’institution carcérale. Et si les appels au démantèlement de la police s’intensifient avec les mobilisations actuelles contre le racisme et la violence policière, cette réflexion trouve son prolongement dans le dépassement de la carcéralité.

Bien sûr, comme le soulignait récemment l’intellectuelle et militante Ruth Wilson Gilmore lors d’une causerie sur la détention en temps de pandémie, lorsqu’on parle d’abolir de la prison, il ne s’agit pas seulement d’envisager la fermeture des pénitenciers. Il s’agit de refuser radicalement que la prison continue de constituer une solution aux problèmes sociaux, en misant plutôt, et inconditionnellement, sur l’éducation, la réduction des inégalités sociales, l’accès aux services publics et la redistribution. Oserait-on, en ces termes, envisager une société sans prison ?

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