Les confédérés

Entre 1861 et 1865, les États confédérés d’Amérique tentent de s’affirmer comme nation distincte par leur attachement à l’esclavagisme. Ici, dans les « possessions » anglaises au nord de ces États-Unis divisés, la population se divise aussi. Environ 40 000 sujets britanniques s’enrôlent dans l’une des deux armées belligérantes. Montréal devient un repère pour des sudistes en quête d’appuis financiers et politiques. Parmi les organisateurs locaux favorables à la « cause » esclavagiste, on retrouve John A. Macdonald, qui créera deux ans après la fin de cette guerre un pays qu’il nommera — plusieurs disent en hommage à ses amis — confédération.

Au cours de ses nombreuses années en politique, sir Macdonald s’exprime à plusieurs reprises sur la nécessité de préserver la pureté de la « race aryenne » au Canada. Cette nouvelle « confédération » est scellée par une alliance avec le francophone George-Étienne Cartier. Longtemps, on en parlera comme l’union de « deux peuples fondateurs » ou, en anglais, « two founding races ». Macdonald se fait donc l’architecte militant de ce grand rêve de blancheur duale jusqu’à la fin de sa carrière politique en 1891.

Il mène l’expansion du Dominion vers l’ouest, où des Premières Nations sont bien sûr installées depuis des millénaires et où un nouveau peuple autochtone né d’une tempête parfaite de circonstances au beau milieu des guerres commerciales de la fourrure s’est déjà enraciné : les Métis. Ces populations sont mitraillées de guerre, de répression, de destruction écologique, de famine, de maladie et de manipulations politiques dans un seul et même but : « libérer » l’espace pour ses nouveaux colons, choisis exclusivement parmi ceux que l’on conçoit être de cette race aryenne. C’est à Macdonald et à ses pairs que l’on doit la Loi sur les Indiens, qui sévit jusqu’à nos jours, ainsi que les pensionnats autochtones, chargés de « tuer l’Indien » dans l’enfant jusqu’en 1996.

Notre premier ministre s’assure aussi de l’exclusion systémique de ces Chinois venus plus ou moins librement de cet autre coin de l’Empire britannique, Hong Kong, pour remplir les besoins en main-d’œuvre du pays naissant. Son gouvernement impose donc une taxe d’entrée aux immigrants chinois, puis leur interdit carrément l’accès au pays. Pendant plus de 75 ans, des familles seront donc irrémédiablement séparées. Ceux qui restent ici sont privés de droits civils, dont le droit de vote et le droit d’accès à plusieurs professions. Plusieurs quartiers des grandes villes s’annoncent officiellement, d’autres officieusement, « Blancs seulement ».

Après la fin de la guerre civile américaine, plusieurs communautés afro-canadiennes, issues de l’esclavage d’ici ou venues des États-Unis, émigrent au sud, où elles espèrent être mieux acceptées. Celles qui restent font face à une ségrégation, elle aussi officielle et officieuse. La dernière école ségréguée ferme ses portes en Ontario en 1965, 11 ans après que ces écoles sont jugées inconstitutionnelles aux États-Unis. Souvent, au Canada, on se cache derrière la liberté de commerce pour justifier l’exclusion des Noirs de plusieurs établissements. Bien sûr, la bataille légale que Viola Desmond a menée sans succès en Nouvelle-Écosse après avoir refusé de quitter son siège au cinéma, en 1946, est maintenant commémorée sur nos billets de dix dollars. En 1939, au Québec, le jugement Fred Christie c. York Corporation donne aussi raison à la taverne du Forum de refuser l’accès aux « gens de couleur » adeptes des Canadiens comme M. Christie. On n’interdira ce genre de pratique une bonne fois pour toutes ici qu’en 1963, avec un changement dans la législation québécoise sur le milieu hôtelier. Aux États-Unis, les lois Jim Crow sont aussi abolies en 1964.

Si le rêve d’un Canada blanc de John A. Macdonald est resté bien vivant durant de si nombreuses années, c’est que plusieurs de ses successeurs ont contribué activement à le nourrir et à le renouveler. On peut penser à Wilfrid Laurier qui, en 1911, propose de bannir carrément l’entrée au pays pour tous les Noirs, lesquels seraient biologiquement incompatibles avec l’hiver canadien. Finalement, on croit qu’il serait peu chic qu’une telle consigne soit publiée clairement. On envoie plutôt des agents de l’État aux États-Unis décourager les Afro-Américains qui voudraient traverser la frontière. On paie des médecins pour falsifier le résultat des examens médicaux à l’immigration. Les cellules canadiennes du Ku Klux Klan s’assurent que le message de non-bienvenue est clair pour ceux qui viennent tout de même. À Montréal, on tâche de maintenir dans le statut le plus précaire possible les Noirs venus des États-Unis pour travailler comme porteurs dans l’industrie ferroviaire. Le milieu syndical, par ailleurs, exclura durant plusieurs décennies, et très formellement, ces travailleurs noirs de ses rangs.

Ne s’est-on jamais demandé pourquoi, alors que l’on s’obstine à se croire un paradis libre de racisme, les Noirs américains n’ont jamais afflué ici par millions ?

Lorsqu’on parle de racisme systémique au Québec et au Canada, on ne devrait pas avoir à faire la démonstration qu’il existe, mais plutôt déterminer le moment de notre histoire où il aurait été clairement et définitivement aboli, plutôt que faiblement réformé, en épousant les pourtours du politiquement acceptable de chaque époque qui se succède. Lorsqu’on parle des gens qui me ressemblent comme des « néo-Québécois » ou des « néo-Canadiens », il faut connaître d’où viennent les difficultés pour les communautés racisées de s’établir au pays et les efforts d’État considérables maintenus à travers les décennies pour précariser notre présence et en effacer les traces. Quand on nous demande « d’où l’on vient », il faut savoir que cette idée qu’on ne peut être d’ici sans être Blanc vient d’une histoire très sombre dont on ne s’est jamais tout à fait détourné. On parle encore sans rougir des deux races ou, pour le dire poliment, des deux peuples fondateurs. Et la statue de sir John A. Macdonald trône encore fièrement au beau milieu de Montréal. Ce n’est pas qu’aux États-Unis qu’on célèbre toujours les confédérés.

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