Le château

Le 6 août 1945, alors qu’une bombe atomique détruit la ville d’Hiroshima, un couple des États-Unis remporte une première manche dans une bataille juridique qui, à Québec, l’oppose au Château Frontenac. L’affaire est plaidée devant un tribunal qu’on imagine volontiers semblable à celui que présente Alfred Hitchcock dans I Confess, ce remarquable film noir qu’il tourne à Québec.

Construit en surplomb du fleuve, sur les hauteurs imprenables du cap Diamant, là où s’élevait autrefois le château Saint-Louis, résidence officielle du gouvernement de la Nouvelle-France, cet hôtel du Canadien Pacifique est une sorte de matérialisation d’un rêve de Walt Disney. Mais ce rêve a tourné au cauchemar pour ces deux hôtes.

Voici l’histoire. George D. Cannon, un docteur, et Lillian Moseley, son épouse, entendent visiter Québec. Ils réservent à cette fin une chambre au Château Frontenac, comme le font les touristes fortunés. Une fois installés sur place, ils sont tout de suite surpris de constater que l’hôtel refuse de les traiter comme les autres clients.

Le personnel leur interdit l’accès à la salle à manger ainsi qu’à d’autres lieux. Un seul motif à ce déni de service : la couleur de leur peau. Cannon et Moseley sont noirs.

Devant le juge, le couple Cannon-Moseley demande 900 $ en dommages causés par les pratiques discriminatoires à leur égard, soit l’équivalent d’environ 15 000 $ en 2020. Dans sa requête, le couple affirme qu’il a payé le prix de sa chambre dans un hôtel connu, largement fréquenté.

Le premier ministre Maurice Duplessis lui-même, lorsqu’il séjourne à Québec, c’est-à-dire souvent, y a ses quartiers attitrés, comme s’il siégeait au château Saint-Louis, l’ancienne résidence des gouverneurs. Dans la Belle Province, le chef de l’État se trouve ainsi symboliquement relégué à un statut plus ou moins permanent de vacancier colonial, monté à cheval sur un pouvoir dont les rênes lui échappent.

Le Dr Cannon et Mme Moseley ont payé 12 $ pour leur chambre, soit environ 180 $ d’aujourd’hui. Ils plaident avoir droit, à ce prix, aux mêmes services que les autres pensionnaires de l’hôtel. La cour leur donne raison, au nom d’un système de droit où le racisme, bien que latent en plusieurs endroits, n’est pas érigé en principe de gouvernement.

Médecin important de New York, le Dr Cannon était déjà connu, aux États-Unis, pour ses efforts voués à améliorer la condition des Noirs dans le quartier de Harlem.

Depuis combien de temps le Château Frontenac se montrait-il odieux au nom de vues racistes ? Était-il le seul établissement à l’être ? Plusieurs indicateurs montrent qu’un système d’exclusion raciale informel existait alors au Québec, comme en plusieurs endroits du monde. Ce n’était pas là un racisme institutionnalisé, comme ce fut le cas en maints autres endroits, par exemple aux États-Unis. Mais le résultat n’en conduisait pas moins à des mises à l’écart. Cela peut-il ne pas avoir eu de conséquence dans le temps ? L’historienne Dorothy Williams faisait observer qu’on continuait volontiers de croire, ces dernières années, que la présence des Noirs au Québec, pourtant vieille de plus de 300 ans, est le fait d’une immigration récente, comme si, d’emblée, leur place s’avérait mal établie.

En 2019-2020, au cours de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, plusieurs mémoires accablants ont exposé, à la suite d’effets de profilage, une surreprésentation des Noirs sur toute la hauteur de l’échelle du système de protection de l’enfance. À Montréal, les enfants noirs comptent pour 14,5 % de la population de 17 ans et moins. Or, dans le système institutionnel de la DPJ, ils comptent pour 29,6 %, pour cause de discriminations avalisées par des années de pratiques inchangées, estiment des chercheurs. Cette surreprésentation des Noirs n’a d’équivalent pour aucune autre communauté.

En reconnaissant des faits semblables, bien réels et préoccupants, fait-on le procès de la société québécoise tout entière ? Nos petits et gros Zemmour locaux voudraient bien nous le faire croire, en agitant le spectre d’un pseudo-racisme anti-blanc, comme s’il s’agissait de retourner un gant sale pour soudain se convaincre qu’on a les mains propres.

Quand est venu le temps de nourrir le terreau des luttes d’émancipation collective au Québec, on a volontiers tiré à soi une partie de la douleur noire. Ancienne lectrice de nouvelle, membre du RIN, Michelle Duclos et ses comparses, trois hommes noirs, sont arrêtés en 1965 à New York, en possession de dynamite volée au Québec. Ils entendent soutenir le Black Liberation Front, en faisant sauter la statue de la Liberté. Le Front de libération du Québec avait aussi pris contact avec des membres des Black Panthers, une des branches les plus musclées de la lutte noire américaine. Des représentants des Black Panthers se retrouvèrent d’ailleurs à Montréal, en solidarité avec le FLQ. Dans ces milieux, on lit Malcom X. Mais a-t-on appris pour autant de la douleur noire de l’Amérique dont les luttes, on le voit, ne sont certainement pas encore achevées ?

Les parents de Malcom X se sont connus à Montréal, dans la Petite-Bourgogne, à l’occasion d’une rencontre de la UNIA, la Universal Negro Improvement Association of Canada. Les liens historiques de ce quartier en particulier et de la communauté noire en général avec un mouvement continental plus vaste, vécu au-delà de la seule filiation nationale, constituent un chapitre encore peu exploré du rapport du Québec avec le monde autant qu’avec lui-même.

Au fil du temps, d’un château social à l’autre, certains traits du passé sont conservés, jusqu’au jour où ils menacent de s’écrouler. Heureusement, la norme morale en société n’est pas une immobilité figée qui a la puissance d’un règlement, mais se trouve mouvante à travers le temps. Et ce mouvant équilibre, qui est celui des sociétés vivantes, exige à tout instant qu’on travaille à le renouveler.

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