Vingt et une secondes

Le premier ministre Justin Trudeau est devenu un habitué des questions pièges que lui lancent des journalistes concernant son homologue américain, Donald Trump. Celui qui est arrivé au pouvoir sous la présidence de Barack Obama, et qui comptait sur l’élection d’Hillary Clinton, a dû complètement revoir son plan de match en matière de relations canado-américaines avec l’emménagement de M. Trump dans la Maison-Blanche. Et personne ne peut nier le doigté avec lequel M. Trudeau a géré ses relations avec ce dernier durant son premier mandat.

Encore cette semaine, M. Trudeau a démontré qu’il n’allait pas risquer de mettre en péril ses relations avec M. Trump au prétexte que certains Canadiens voudraient qu’il critique ouvertement le comportement indigne du président américain. Certes, il n’avait certainement pas besoin d’une pause de vingt et une secondes avant de formuler ses propos lorsqu’on l’a interrogé sur la mort à Minneapolis de George Floyd aux mains d’un policier blanc, et de la réaction triste mais prévisible de M. Trump aux manifestations qui ont suivi cet horrible incident. S’il voulait donner l’impression de vouloir bien choisir ses mots, M. Trudeau aura raté sa cible. Son long silence fut d’une théâtralité excessive, même pour lui. Même le flamboyant révérend Al Sharpton, qui sait de quoi il parle, n’a pas trouvé l’astuce réussie. « Puisque vous êtes du Canada, il n’y aura pas une pause de vingt et une secondes avant que je parle », a-t-il dit à une équipe de Radio-Canada dépêchée à Minneapolis, où il livrait un éloge lors d’une cérémonie célébrée en hommage à M. Floyd, l’homme noir de 46 ans dont la mort brutale a plongé tout le pays dans un autre débat lancinant sur le racisme systémique au sein de la société américaine.

Personne ne devait s’attendre à ce que M. Trudeau commente directement la menace formulée par M. Trump de faire appel à l’armée américaine afin de « dominer » les manifestants qui ont pris d’assaut presque toutes les grandes villes américaines cette semaine. Il est toujours hasardeux pour un premier ministre canadien de se prononcer sur la politique interne américaine. Il l’est devenu davantage depuis l’arrivée au pouvoir d’un personnage aussi rancunier que M. Trump. M. Trudeau n’avait pas besoin de réfléchir pendant vingt et une secondes avant d’arriver à cette conclusion.

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Le choc des perceptions

« Nous regardons tous avec horreur et consternation ce qui se déroule aux États-Unis, a-t-il enfin déclaré. C’est un moment pour rassembler les gens, mais c’est aussi un moment pour écouter. C’est un moment pour apprendre quelles injustices persistent, en dépit des progrès qui ont été réalisés au cours des dernières années et décennies. » M. Trudeau est devenu un maître de l’art de tout dire et de ne rien dire en même temps, et cette déclaration figure certainement parmi les meilleures du genre. Si elle a été fortement critiquée par le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, et son homologue néodémocrate, Jagmeet Singh, la déclaration de M. Trudeau — tout comme sa participation à un rassemblement vendredi, où il s’est agenouillé en solidarité avec d’autres participants — présentait l’avantage d’offrir la reconnaissance à ceux qui se disent victimes du racisme systémique sans pour autant créer d’attentes impossibles à remplir.

Après bientôt cinq ans au pouvoir, M. Trudeau n’a pas réussi à résoudre la quadrature du cercle en ce qui concerne les relations avec les peuples autochtones du pays, pourtant une de ses priorités lors de son élection en 2015. Rappelons qu’il avait promis de donner suite à chacune des 94 recommandations de la Commission de vérité et réconciliation. Personne ne peut douter de sa bonne foi dans ce dossier. Mais un an après le dépôt du rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, la ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, a cette semaine annoncé le report du dévoilement de son plan d’action en citant les retards causés par la pandémie. C’était l’illustration parfaite d’un problème que rencontre ce gouvernement chaque fois qu’il essaie de passer du stade de la consultation et des excuses offertes à l’endroit des peuples autochtones à l’action concrète visant à éliminer le racisme systémique dont ils sont victimes.

Alors que les manifestations contre le racisme ont eu lieu dans toutes les grandes villes canadiennes cette semaine, M. Trudeau est demeuré silencieux sur les principales revendications de leurs organisateurs, dont la réforme des forces policières du pays. Certes, l’encadrement des pratiques policières relève surtout des villes et des provinces. Mais Ottawa peut donner l’exemple, la GRC étant sous sa responsabilité. Plusieurs groupes qui militent contre le racisme demandent que les gouvernements réduisent les budgets des forces policières et embauchent plus d’intervenants sociaux pour travailler dans les communautés racisées. Le mouvement Defund the Police prend de l’ampleur au Canada comme aux États-Unis. L’idée de mettre l’accent moins sur la répression policière et plus sur l’intervention sociale ne date pas d’hier. Mais le moment serait peut-être venu de la mettre à exécution.

Si M. Trudeau souhaite vraiment donner un sens à ses propos, il aura certainement besoin de plus de vingt et une secondes pour y réfléchir. Il n’empêche que le temps presse.

13 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 6 juin 2020 06 h 11

    Piètre acteur!

    Justin Trudeau demeure Justin Trudeau, essentiellement un homme de théâtre qui est toujours lent à prendre toute action décisive. Mais pas non plus un grand acteur, car son phrasé est souvent pénible!

    M.L.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 6 juin 2020 09 h 22

      Justin Trudeau acteur et homme de théâtre? Permettez-moi d'en douter! Il rêve d'interpréter le rôle de l'acteur qui joue le rôle du Premier Ministre! C'est franchement pathétique. Les grandes qualités d'un comédien sont de n'être jamais à court d'inspiration ou d'idées, d'être en parfait contrôle de sa respiration et surtout, surtout, ne JAMAIS faire de lecture! Ou presque. Un bon acteur doit savoir son texte par cœur!! Justin Trudeau est à peu près incapable de détacher ses yeux de la feuille ou est écrit le texte composé par son équipe. S'il l'avait écrit lui-même, il le réciterait par cœur et avec cœur!! Preuve que, comme vous le dites M. Lebel, Justin Trudeau est un bien piètre acteur...

    • Pierre Fortin - Abonné 6 juin 2020 11 h 35

      Bien d'accord avec vous Madame Garneau,

      J'ajouterai seulement qu'un véritable acteur s'avère authentique lorsqu'il entre en scène, en ce sens qu'il est difficile de distinguer le comédien du personnage. Un talent qui se fait de plus en plus rare.

      Justin Trudeau m'apparaît plutôt comme un marchand d'illusion qui, avec son nom, a d'abord covaincu son parti de l'adopter comme figure de proue afin de vendre du rêve à sa clientèle électorale. Et à notre grand déshonneur, il semble bien que ça fonctionne !

      Quant à prétendre à une stature d'homme d'État qui sait concevoir l'avenir d'un peuple, ne rêvons pas, nous avons affaire à un saltimbanque de bas étage. Le problème est qu'il réussit à berner bien du monde.

  • Françoise Labelle - Abonnée 6 juin 2020 08 h 09

    Justin sage nouille?

    On n'a pas plus quadrature du cercle. Mais le reste du monde est déconcerté par le phénomène de foire que les américains déboussolés ont mis sur le trône. Et avec les liens commerciaux étroits, il y a peu de marge de manœuvre.
    D'après ce que je comprends, la génuflexion a été popularisée par le quart-arrière Colin Kaepernick en 2016 pendant l'hymne national en signe de protestation contre la brutalité populaire, ce qui a suscité un appel de Trump à renvoyer les joueurs délinquants selon lui. C’est donc un pied-de-nez au bonhomme. Mais on se trouve à masquer nos propres problèmes en se disant qu'on est moins pire qu'eux.
    Le «quaterback kneel» aurait une fonction plus traditionnelle de protestation au football.

    • Jacques Patenaude - Abonné 6 juin 2020 09 h 48

      "Mais on se trouve à masquer nos propres problèmes en se disant qu'on est moins pire qu'eux".

      J'aime bien cette phrase, faisons-le pour améliorer nous-même notre société. Ça ne nous empêchera pas d'être solidaire des noirs américains comme autrefois Pierre Vallières le faisait en publiant Nègres blancs d'amérique car il s'inspirait de la luttes des noirs dans cette expression. Mais ça ne doit pas nous empêcher de faire mieux ici sans culpabilisation inutile. Notre histoire nous appartiens à nous de la faire évoluer pour le mieux. Nous y gagnerons à démontrer qui nous sommes.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 6 juin 2020 09 h 43

    "L'art de tout dire et de ne rien dire"

    Justin Trudeau n'est pas un acteur: c'est un rêveur...et son rêve s'est réalisé grâce à son nom. Tout petit, il devait rêver de devenir comme papa. La route est pavée de bonnes intentions. Justin n'a définitivement pas le talent, ni celui d'acteur, ni celui de politicien pour suivre ce chemin. Ce n'est qu'une image, une belle boîte avec du beau papier d'emballage. Un beau cadeau. Justin Trudeau, en passant, est né le 25 décembre et aime bien jouer au père Noël. C'est bien beau de parler du contenant, mais qu'en est-il du contenu? Malheureusement, celui-ci semble absent...

  • Brigitte Garneau - Abonnée 6 juin 2020 09 h 53

    Le talent

    Justin Trudeau a cet incroyable talent d'être absent ET présent en même temps!!

  • Guy Melancon - Abonné 6 juin 2020 12 h 04

    Je vous trouve tous très sévères envers Justin Trudeau. Cela est probablement dû au pays qu'il représente, ce Canada dans lequel je présume la plupart des commentateurs ne se reconnaissent pas. Je suis moi-même indépendantiste et, contrairement à vous tous, je trouve qu'il fait en ce moment un travail admirable. Je lui trouve
    une empathie très sincère dans ces temps difficiles et personne ne peut, je crois, lui reprocher de se trainer les pieds. Lorsqu'il annonce un nouvelle pluie de milliards pour venir en aide aux canadiens, l'on ne sent jamais chez lui une once de paternalisme ou de réticence à le faire. Est-on seulement capable d'imaginer la pression qu'il porte sur ses épaules? On peut ne pas aimer un homme politique pour toutes sortes de raisons mais il faudrait parfois pouvoir mettre en veilleuse ses convictions personnelles avant de s'exprimer. Son silence d'une vingtaine de secondes où il regardait le journaliste droit dans les yeux n'était pas le fait d'un être faible ou idiot mais bien le contraire et je crois qu'aux yeux du public, cet homme resortira grandi de la crise actuelle.

    • Pierre Fortin - Abonné 6 juin 2020 17 h 03

      Monsieur Melançon,

      Qu'on aime ou pas Justin Trudeau est secondaire; il est peut-être le plus gentil garçon que le Canada ait jamais enfanté, là n'est pas la question. Le jeune homme est Premier ministre du Canada et il doit être à la hauteur du rôle qu'il incarne.

      Pour répondre à votre question, oui je peux imaginer « la pression qu'il porte sur ses épaules ». Mais le problème est qu'il vient justement de démontrer qu'il ne peut la gérer cette pression. Le journaliste Tom Parry qui lui adressait sa question avait pourtant entrouvert la porte à un "pas de commentaire" : « Vous avez été réticent à commenter le discours et les actions du président des États-Unis. Donald Trump appelle désormais à l’action militaire envers les manifestants [...] Si vous ne voulez pas commenter, quel message voulez-vous envoyer? » lui a-t-il demandé.

      Les silences sont souvent éloquents et prêtent à toutes les interprétations. Le problème ici c'est qu'il nous fallait une réponse claire, non pas celle de Justin Trudeau, mais celle du Premier ministre. Imaginez seulement, dans un contexte géopolitique plus large, ce qu'on peut interpréter à Pékin d'un tel silence dans une telle situation.

    • Marc Pelletier - Abonné 7 juin 2020 11 h 54

      M. Trudeau, n'en déplaise à tous ceux et celles qui font de l'urticaire au seul énoncé de son nom, a eu totalement raison de ne pas exprimé le fond de sa pensée en réponse à la question du journaliste.

      Premier ministre de tous les canadiens, M Trudeau n'avait pas le choix : la réaction probable de Trump aurait pu être néfaste pour nous tous,